Interview – 1 livre en 5 questions : Yeruldelgger, les temps sauvages de Ian Manook

1 livre en 5 questions

 1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre. 5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

Ian Manook

Yeruldelgger, les temps sauvages

Sortie : 28 janvier 2015

Éditeur : Albin Michel

Ma chronique du roman

La carte blanche offerte à l’auteur

Sans trop en dévoiler sur l’intrigue, tu as souhaité étendre cette histoire au-delà des frontières de la Mongolie…

C’était, à l’origine, une demande d’Albin Michel de « rapatrier » un peu l’histoire vers l’Occident. J’étais d’ailleurs assez mal à l’aise avec ça. J’imaginais mal Yeruldelgger faire un stage au FBI ou venir piquer deux valises de coke dans le local des scellés du 36 quai des orfèvres à Paris. Ça me posait aussi le problème des personnages devenus pas aussi secondaires que ça. Qu’aurais-je fait de Oyun, Solongo ou Gantulga ? Un charter de vacanciers accompagnant Yeruldelgger ?

Pourtant le défi (je pense que tu as compris maintenant que je suis un homme de défi…) m’intéressait et je me suis donné quelques bases de réflexion. Si l’histoire basculait un peu hors de Mongolie, j’y mettais quelques conditions :

1-Yeruldelgger bouge le moins possible de chez lui

2-L’histoire commence et se termine forcément en Mongolie

3-Ce dépaysement doit absolument rester cohérent avec l’intrigue

4-Quitte à rapatrier une partie de l’histoire, autant que ce soit en France.

Alors j’ai cherché un peu dans tous les sens s’il existait des liens criminels, policiers ou juridiques entre la Mongolie de Yeruldelgger et la France et très vite je suis tombé sur deux faits divers incroyablement rocambolesques et méconnus qui ont impliqué des Mongols en France. Cela m’a suffi pour construire le volet « français » des Temps Sauvages. Avec d’autant plus de plaisir que cela m’a aussi obligé à « dépayser » une partie de l’enquête en Sibérie dont l’atmosphère, la situation politique et économique et les paysages sont du pain béni pour un auteur.

Voilà comment ce qui pouvait apparaître au départ comme une contrainte est devenu un axe essentiel des Temps Sauvages et je suis convaincu que le fait d’avoir respecté les quatre conditions que je m’étais posées a contribué à donner une force « pertinente et inattendue » à ces nouvelles aventures de Yeruldelgger.

Je trouve que le ton du roman est parfois assez différent de celui des premières aventures de Yeruldelgger…

Ian Manook - Yeruldelgger, Les temps sauvagesMême si j’avais fini écrire les Temps Sauvages avant que Yeruldelgger soit publié, c’était inévitable. En premier lieu parce que j’avais six cents pages d’expérience derrière moi pour écrire ce deuxième opus. Sans oublier le travail fantastique de Stéfanie Delestré, mon éditrice chez Albin Michel, qui m’a aidé à raboter mes tics d’écriture et mes coquetteries d’auteur pour aboutir à quelque chose d’à la fois exigeant et efficace.

Ensuite je devais naturellement prendre en compte tout ce que j’avais fait subir à mes personnages dans Yeruldelgger. Ils ne pouvaient plus vraiment se comporter et parler de la même façon après tout ce qu’ils avaient vécu, que ce soit individuellement ou dans leurs relations entre eux.

Enfin je reconnais que je prends un malin plaisir à voir Yeruldelgger évoluer de lui-même, presque malgré moi. Il est plus lucide sur lui-même, sur ses limites, sur ses défauts et notamment ses colères dont je fais un moteur essentiel de son comportement. Et il devient en même temps plus sage, plus détaché. On le sent plus sur le point de s’attacher humainement, plus fragile, en cachant tout ça derrière un humour souvent décalé.

Pour traduire tout ça, j’étais obligé d’adapter mon style d’écriture dans tout ce qui implique ces personnages, tout en gardant le style du roman précédent pour ce qui concerne les paysages. En fait, un style qui évolue pour des personnages qui vivent et qui changent, et le même style pour ce qui est immuable comme la steppe par exemple. Sans compter que pour la partie française, je devais marquer, en finesse j’espère, une rupture de style. On ne parle pas de la même façon d’un flic de la Ferroviaire au Havre et d’un Commissaire dans la steppe.

Oyun prend une place assez prépondérante dans ce roman, à l’image de la (superbe) couverture. Ce n’est pas qu’un roman de « gros bras », c’est aussi un roman de femmes…

je lui devais bien ça, la pauvre, après tout ce que je lui ai fait encaisser dans Yeruldelgger. Elle prend encore beaucoup dans Les temps Sauvages, mais elle en rend autant. En fait j’ai voulu dans cette deuxième aventure que Oyun tienne deux rôles essentiels. Le premier c’est de développer un personnage secondaire pour en faire un « principal ex aequo ». J’ai beaucoup aimé m’occuper d’elle. Développer son personnage en dehors du personnage de Yeruldelgger. Qu’elle existe en tant que Oyun et plus seulement en tant qu’adjointe du commissaire. Cette partie-là de la « recomposition » d’Oyun s’est d’abord imposée d’elle-même, dans le flux de l’écriture, mais dès que j’en ai pris conscience, c’est vite devenu la composante indispensable à la construction du suspense final.

Et l’autre rôle d’Oyun c’est, dans son affirmation justement, de se mettre en opposition, voire en confrontation avec Yeruldelgger, pour participer à l’évolution de ce personnage. Dans Les Temps Sauvages, une grande partie du comportement de Yeruldelgger dépend en fait de la vision que Oyun en a. C’est dire si ça fait des étincelles quelques fois !

Quant au trois, il commence à ma grande surprise avec quelques personnages féminins très forts autour de Yeruldelgger

Tout sonne tellement vrai dans ce roman (et parfois c’est franchement flippant). Comment as-tu procédé pour rendre le récit si crédible à tous les niveaux ?

Je suis trop jeune (comme auteur, bien entendu, pas comme mec malheureusement) pour avoir des techniques. Je pense que la première façon de répondre à ta question, c’est de dire que je ne suis content de ce que j’écris que lorsque je suis dedans. Que je le vois, plus que je l’imagine. Que je le sens, le touche. Quand je suis à mon clavier, je vois sur l’écran autant les mots et les phrases que je compose que les images qu’ils cherchent à créer. Quand j’écris qu’un personnage boit du thé, je ne peux pas m’en contenter. Je dois voir, donc décrire, sa couleur, sa chaleur, son goût. Et dans le comportement de celui qui le boit, j’essaye de voir s’il le fait par tradition, par fatigue, par habitude etc. Voir ce que j’écris et y croire moi-même, c’est la première raison.

La seconde procède, j’en suis convaincu, de ma façon d’écrire sans plan, d’une traite, sans revenir en arrière et sans documentation préalable. Les avantages de cette méthode c’est de ne mettre dans mes mots que ce que je me rappelle avoir vécu, ou avoir entendu raconter par des amis voyageurs. Et comme je n’ai pas de plan pré-écrit qui me pousserait à enchaîner avec la phase suivante, je peux prendre le temps d’écrire chaque scène jusqu’à ce qu’elle s’impose à moi, visuellement, comme terminée.

L’autre raison tient au fait que je ne me documente (presque) pas avant d’écrire. De cette façon, je ne cours pas le risque de devoir « régurgiter » des informations trop vite digérées. Ça se voit toujours dans un bouquin, ces petits paragraphes enfoncés en coin dans le récit pour théoriser ou chiffrer le problème qui sert de toile de fond ou de ressort à l’action. J’appelle ça le « quart d’heure américain ». le truc qui en général casse l’ambiance d’ue soirée. Pour éviter ce risque, j’avance dans l’écriture simplement avec ce que je sais ou me souviens du problème, et je vais juste, ponctuellement, en cours d’écriture et en m’arrêtant le moins possible, chercher la confirmation d’un chiffre, d’un nom ou d’un lieu.

En fait, pour résumer sans faire trop prétentieux, je ne construis pas mes histoires autour d’une grande documentation préalable et exhaustive, mais je nourris mon récit, en cours d’écriture, de petites documentations ponctuelles. Et peu importe qu’elles soient incomplètes ou imparfaites du moment qu’elles procèdent par petites touches de vérité. D’ailleurs c’est ça, tu viens de me forcer à me définir. Je me revendique donc à partir d’aujourd’hui (et grâce à toi) comme un impressionniste de la documentation !

L’immense et mérité succès du premier roman a-t-il changé ta manière d’appréhender celui-ci ? Et le troisième ?

Comme je te l’ai dit, j’avais écrit Les Temps Sauvages avant la publication et le succès, de Yeruldelgger. Je n’ai donc eu aucune pression pour l’écrire. Ce deuxième opus a même été d’une écriture joyeuse et libératoire, puisqu’il m’a permis de livrer tout ce que je m’étais senti frustré de ne pas avoir utilisé dans le premier. Et puis la balance entre les deux était plutôt facile à équilibrer : la Mongolie en été et les méchants côté chinois pour le premier, la Mongolie te hiver et les méchants côté russe pour le second.

L’écriture du troisième, bien entendu, va être marquée par le succès de Yeruldelgger, et celui encore plus fort qui semble s’annoncer pour Les Temps Sauvages. Avec le premier j’ai surpris tout le monde (et moi le premier !), avec le deuxième j’ai apparemment confirmé ce qu’on attendait de moi, que puis-je faire avec le troisième ?

En fait je vais faire deux choses. La première c’est de garder techniquement m’a façon d’écrire : sans plan, sans doc préalable, vite, en posant deux belles scènes très visuelles et très opposées dans les premiers chapitres, et en remontant vers le dénouement en tricotant au jour le jour la vie de personnages à qui je laisse toute liberté de m’échapper en cours de route. Et la seconde, c’est de garder en tête ce que j’ai toujours appliqué dans mes vies professionnelles antérieures (si, si, j’en ai eu quelques-unes !) : chaque choix d’écriture doit être à la fois pertinent et inattendu. Si je sais m’y tenir, ce que j’écrirai ne sera ni banal, ni hors sujet.

J’ai donc commencé les troisièmes aventures de Yeruldelgger sur ces bonnes bases avec un Yeruldelgger très inattendu dès la première scène qui aborde d’une façon très pertinente le problème de fond qui soutiendra ce troisième roman.

Le premier reposait sur les spéculations meurtrières, voire génocidaires, autour des terres rares. Le deuxième s’appuie sur l’horreur des trafics humains sur lesquels la corruption s’enrichit. Le troisième traitera de la plus tragique menace contre l’humanité sur fond de cynisme cupide et de gaspillage meurtrier…

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Catégories :Interviews littéraires

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20 réponses

  1. excellent cet interview ! On a envie de continuer à suivre les aventures de ce Yeruldelgger par ordinaire !

  2. Yvan et Ian, je suis convaincu. Les temps sauvages ne sera sûrement pas très long à atterrir chez moi… Merci à vous deux, et Yvan, tu avais raison: ce garçon est décidément passionnant…
    Amitiés, 🙂

  3. Quel succès amplement mérité ! Faut attendre 1 an pour le 3 ème ??… 😦

  4. Passionnant ! Ca me donne encore plus envie de me plonger dans ce deuxième tome.
    Merci encore, Yvan !

  5. Je n’ai pas encore lu son premier mais je sens…oui je sens que ça ne va pas tarder!!!! Interview passionnante en tout cas!!!

  6. Il va vraiment falloir que le lise ce livre, cet auteur a l’air génial, merci pour ces petites infos et manies d’écrivain…..C’est tellement plus interressant…..Je note, je note…….

  7. Comme toujours : un auteur génial et des questions pertinentes, merci 😉

  8. Ok, je me le fais offrir pour cette bête fête des amoureux (pour une fois, elle a du bon) et j’entame la lecture juste après ma LC du 15 février ! 😛 Merci pour ces réponses aux questions que je ne me pose pas encore 😆

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