Interview littéraire 2014 – Sara Doke, traductrice

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Sara_013_sJe poursuis mes entretiens en rapport avec les différents métiers du livre pour mettre en lumière un maillon essentiel de la chaîne : le métier de traducteur.

Je suis intimement convaincu que si le roman La fille automate de Paolo Bacigalupi est un tel chef d’oeuvre (j’insiste sur ce terme), c’est aussi du fait de la magnifique traduction de Sara Doke.

Une traductrice chevronnée qui nous parle avec passion de son art (parce que s’en est un). Un grand merci à Sara pour cet entretien captivant ! 

L’interview :

Comment définiriez-vous votre métier de traductrice ?

Traduire, c’est entrer dans l’esprit de l’auteur originel et tenter de comprendre ses choix, son rythme, jusqu’à ses mots ou ses néologismes. C’est se mettre dans la peau de l’autre pour le servir et le transmettre. C’est apprendre une nouvelle langue à chaque auteur. Je peux ainsi dire, par exemple, que je parle à présent le Bacigalupi couramment.

Hasard ou envie ? Comment en arrive-t-on à la traduction ?

Ça dépend des gens 🙂

Dans mon cas, c’est à la fois un hasard et une envie. Je suis journaliste de formation et j’écris depuis toujours, je suis aussi bilingue et biculturelle. Je cherchais à écrire des articles sur la SF et on m’a proposé de traduire des nouvelles. De fil en aiguille, j’ai eu la chance de traduire de très grands auteurs (Vance, Martin, Barker, Hopkinson) et j’ai adoré ça.

Mais, comme je suis une grande gueule qui dis, et même écrit, ce qu’elle pense, j’ai dénoncé les pratiques de traductions (charcutage) de certaines maisons d’édition pendant les années 80 et 90, et j’ai donc été « punie » pendant de longues années, impossible de trouver du travail. Jusqu’en 2008 quand j’ai commencé, enfin, à traduire du long, du roman, à plein temps. J’aime toujours autant ça. Et encore plus depuis que je traduis pour Au Diable Vauvert qui m’offre de très très bons textes. Et le plaisir est redoublé.

Avez-vous une méthode bien rodée et si oui laquelle ?

Contrairement à beaucoup de traducteurs, je commence par lire le texte. Deux fois. La première pour comprendre le texte, la seconde pour repérer les difficultés, les références, les néologismes et les noter. Ensuite, je fais un premier jet au kilomètre, environ 30 feuillets par jour. Je laisse alors reposer quelque temps, c’est bien quand il y en a plein, avant de relire plusieurs fois mon travail pour corriger, changer, unifier. Et une dernière lecture avant l’envoi à l’éditeur.

Vous permettez-vous de vous éloigner de la traduction littérale pour vous rapprocher davantage du sens ? En d’autres termes, quelle est la part de création dans une bonne traduction ?

Pour des raisons de constructions syntaxiques, de phrasé, de rythme, de sons, de culture, un traducteur est souvent obligé de s’éloigner du texte pour que le lecteur francophone puisse accéder au sens qu’a voulu donner l’auteur. Il n’est pas question de réécrire le livre, mais de l’offrir à la lecture en français, aussi bien du point de vue de la langue que de la culture.

Il y a des expressions, des références, des mots qui sont totalement intraduisibles, oh, on peut faire du mot-à-mot mais le résultat est souvent très laid et difficilement compréhensible pour le lecteur. Il y a toujours une part de création dans une bonne traduction, mais c’est encore plus le cas quand il s’agit de littératures de l’imaginaire où les néologismes et les jeux de langage sont plus fréquents.

cvt_La-fille-automate_7606Vous avez récemment magnifiquement traduit le roman de Paolo Bacigalupi « La fille automate ». Combien de temps faut-il pour traduire un roman exigeant tel que celui-ci et qui fait près de 600 pages ?

Idéalement, il faudrait six mois, voire parfois plus, pour un roman de cette taille et de cette complexité, six mois pour avoir le temps de laisser du temps entre le premier jet et les différentes relectures et corrections. Dans les faits, le traducteur a généralement trois mois pour faire un tel travail. C’est possible, je le fais régulièrement, mais je manque cruellement de recul quand je passe à la relecture.

Doit-on réellement entrer en osmose avec auteur et son texte pour bien le traduire ?

J’ai une grande faculté d’empathie et j’aime entrer dans un texte en profondeur, c’est ce qui me convient le mieux et ce qui améliore mon travail. Donc, j’ai besoin d’entrer en « osmose » avec l’auteur et le texte pour donner le meilleur de moi-même. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

Il est possible de traduire un texte qu’on n’aime pas, oui, mais c’est extrêmement stressant, en tout cas pour moi, et j’ai beaucoup de mal, surtout quand le texte véhicule des idées très éloignées des miennes. J’ai par exemple traduit une novélisation de jeu vidéo et j’en ai beaucoup souffert : militarisme, fascisme… pas vraiment ma tasse de thé. Je ne suis pas non plus très douée pour traduire des textes médiocres et les améliorer car, même si je m’éloigne volontiers du texte anglais, je reste souvent trop près du texte original pour améliorer la lecture pour un francophone.

Il est bien clair que traduire de très bons textes est beaucoup plus agréable, et donne donc une sensation de plus grande facilité (malgré de nombreuses difficultés et défis à relever).

Traduire un roman médiocre voire même mauvais demande énormément de travail, c’est là que le traducteur devient d’autant plus auteur, il s’agit en effet d’améliorer le texte au maximum selon les demandes de l’éditeur. J’ai énormément de respect pour ces traducteurs de littérature très populaire qui font un travail énorme et souvent ingrat 

En général, êtes-vous en contact avec l’auteur durant la phase de traduction ?

En général, je trouve important de pouvoir être en contact avec l’auteur, de pouvoir lui poser des questions, réfléchir avec elle/lui sur tel ou tel choix – de sa part ou de la mienne. Je n’en ai pas toujours besoin, certains textes se portent tout seul et n’ont pas besoin de précisions mais c’est toujours un atout d’avoir ce contact. Je discute par exemple assez régulièrement avec Paolo Bacigalupi, et cela améliore la qualité de mon travail. Le rencontrer et discuter de ses romans avec lui, se rendre compte de ce qui est le plus important, se voir conforté dans ce qu’on a compris, ressenti dans le texte est aussi très valorisant et ne peut qu’améliorer la traduction.

Quelle part prend la traduction dans la réussite d’un roman, selon vous ?

Question difficile. Je crois que cela dépend des auteurs. Quand le livre est vraiment bon vraiment passionnant, certains lecteurs parviennent à dépasser les erreurs de traduction.

Certains textes ont très bien marché malgré une traduction catastrophique, je relève régulièrement des maladresses dans les livres que je lis, cela me hérisse mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

Mais meilleure est la traduction, meilleur sera l’accueil du lecteur, à mon sens.

Comment évolue le métier actuellement ? Peut-on dire que les traductions sont meilleures que par le passé ?

À quelques exceptions près, oui, les traductions sont meilleures. Les éditeurs sont plus exigeants, les contraintes ne sont plus les mêmes.

Par exemple, la « loi éditoriale » qui disait que les francophones n’aiment pas les gros livres a fait son temps. On ne demande plus aux traducteurs de couper du texte pour rentrer dans un certain format. Certains éditeurs formatent toujours, au niveau de la langue, des mots interdits ou pas, des exigences de niveau de langage.

Mais, comme toujours, il y a à boire et à manger. Cela dépend du traducteur, de la maison d’édition qui commande le travail et de ses exigences ou pas, du montant de la rémunération aussi.

Vous êtes l’auteure de plusieurs nouvelles. A force de traduire les autres, cela titille-t-il votre fibre créatrice au point de vous lancer dans votre propre roman ?

Cela fait très longtemps que j’ai plusieurs romans en tête. Ce n’est pas la traduction qui titille ma fibre créatrice, au contraire, quelque part, elle me prend trop de temps que je pourrais consacrer à ma propre écriture. Mais je ne désespère pas, loin de là, trouver le temps d’écrire du long.

Quels sont vos prochains projets ?

Je viens de terminer la traduction du recueil de nouvelles de Paolo Bacigalupi, Pump Six, je travaille sur son nouveau roman jeunesse, Zombieball qui sera suivit de romans, et pas seulement de Paolo. Sinon, je travaille sur un recueil de nouvelles qui devrait paraître cette année et sur plusieurs essais.

Le mot de la fin ?

En traduction, maîtriser la langue n’est jamais suffisant. Le plus important c’est de connaître la culture, de maîtriser le français, d’avoir de bons outils et de savoir écrire.

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Catégories :Interviews littéraires

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44 réponses

  1. Chouette chronique qui nous donne la mesure du travail effectué pour que l’on puisse savourer nos romans .
    On ne pense pas assez en lisant au boulot de ces personnes de l’ombre qui mériteraient plus de lumière.
    Merci à toi Yvan de leur donner la parole.

  2. Tout à fait d’accord avec ce commentaire ! Sans ces traducteurs de talents, nous passerions à coté d’un grand nombre de textes ! Ils mériteraient effectivement d’être un peu plus mis à l’honneur ! 🙂 Belle interview, très intéressante !

  3. Ah, on passe à un autre métier du livre, un métier trop souvent passé à la trappe, et pourtant, sans eux, on lirait moins ! 😉

    Bon, je ne dis pas que l’interview d’un encolleur de page serait utile, hormis s’il avoue sniffer sa colle, mais les traducteurs, ça, c’était une sacrée bonne idée !! Je n’imaginais pas que certains traducteurs allaient jusque là et je comprend que ceux qui le font nous offre un travail des plus aboutis, comparés à ceux qui s’en foutent. Et je remercie madame de prendre le temps et de faire son job avec rigueur et amour 😉 C’est tout bénef pour les lecteurs.

    Tu es une véritable usine à bonnes idées, toi !! 😀

  4. Une interview passionnante que tu nous offres là Yvan ! Je me suis régalée à sa lecture et Sara a tellement raison sur la traduction de romans « très populaires » : j’en fait les frais régulièrement avec des parutions américaines comme récemment le Young Adult dans lesquels on se demande tjs si la langue est si médiocre en VO ou si c’est le traducteur qui l’a massacrée…

    J’aime aussi bcp la phrase de Sara, qui résumé la qualité de son travail : « Je peux ainsi dire, par exemple, que je parle à présent le Bacigalupi couramment ».

    Merci merci Yvan pour ce billet !

    Cajou

    • oui sa petite phrase résume tout ;-). Il faut savoir lire l’auteur qu’on traduit, y compris entre les lignes et Sara Doke le réussit magnifiquement (et Bacigalupi est un auteur qui n’est pas facile à traduire !)
      Merci pour ton commentaire enthousiaste Cajou 😉

  5. Très intéressante interview sur un maillon essentiel de la chaîne. Qui nous nous fait mesurer combien leur implication est importante pour le succès d’un livre. On a vu trop souvent des romans rendus impropres à la consommation pour cause de traduction ratée…
    Donc, chapeau à Sara Doke, et chapeau à toi de lui avoir donné la parole…

  6. continue ton exploration ! toujours aussi intéressant ! 🙂

  7. Jolie interview pour un sacré boulot. Bravo à tout son travail. Je n’imaginais pas qu’elle puisse lire autant de fois le roman original et sa propre traduction.

  8. Où vas-tu chercher tes excellentes initiatives??? Tu es un peu comme Merlin l’enchanteur toi hein!!! Tu nous enchantes en plus de nous faire connaitre des trucs qu’on ne connaissait pas!!! J’en apprends chaque jour avec toi puis mettre à l’honneur une traductrice est tout simplement génial!!!

  9. Géniale idée et passionnant échange.
    Tu fais exactement ce que je voudrais faire de mon blog si je m’y investissais davantage, alors je dis bravo 😉 ! L’essentiel c’est que ce soit fait et tu le fais avec beaucoup de passion et d’intelligence. Bravo pour cette mise en lumière des traducteurs et de Sara Doke !

  10. Très intéressant cet article sur un métier dont on ne parle pas assez souvent et qui sert pourtant la réussite du livre (même si pas uniquement bien sûr !)

  11. A l’occasion des « Littératures Européennes » de Cognac, j’ai pu constater que les traductrices sont aussi parfois les interprètes des auteurs qu’elles ont traduits. Et dans ce cas, les retranscriptions étaient toujours beaucoup plus intéressantes.

  12. Comme tu le sais et j’en suis navrée, je n’ai pas réussi à accrocher à La fille Automate.
    Cependant, vu la complexité de l’histoire, je tire très bas mon chapeau à la traductrice car les quelques pages que j’ai réussies à lire sont on ne peut plus compliquées!

  13. Merci pour cet excellent article !
    Je faisais des recherches sur Sarah Doke car j ai eu la chance de la rencontrer aujourd’hui et je faisais des recherches sur son parcours merci encore !
    Je partage ton lien !
    Bonne continuation
    Ameth

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