Interview – 1 livre en 5 questions : Power – Michaël Mention

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre.

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

Michaël Mention

Titre : Power

Éditeur : Stéphane Marsan

Sortie : 04 avril 2018

Lien vers ma chronique du roman

Qu’est-ce-qui t’a attiré, cette fois-ci, vers ce pan de l’histoire américaine (qu’on croit bien connaitre, à tort en fait)…

Ça m’est venu en redécouvrant On the corner de Miles Davis (1972). Un album à la fois très électrique, très urbain, et tribal. En l’écoutant, j’ai tout de suite pensé aux Black Panthers. À l’époque, je ne connaissais pas grand-chose du sujet, mais je savais que leur mouvement était à la croisée de la reconquête sociale et de l’affirmation de leurs origines. Urbain-tribal, social-politique, Amérique-Afrique… des axes narratifs se sont dessinés. J’ai surfé sur le net et j’ai vite accédé à des infos que je ne connaissais pas : j’ai découvert que le Black Panther Party avait ouvert des écoles et des cliniques gratuites, qu’il distribuait des repas etc… j’ai lu des dizaines de bouquins, visionné plein de documentaires, et j’ai été sidéré de voir que tout l’aspect social de leur mouvement avait été caché, voire nié, par cinquante ans de propagande.

Avant d’écrire Power, je pensais que les Panthers étaient des suprématistes défoncés, prêts à tirer sur le premier Blanc venu. Maintenant, je sais que ce cliché (largement véhiculé dans les films, aujourd’hui encore) est totalement faux. L’image de ces « Noirs enragés » correspond davantage à la Black Liberation Army, groupe radical né de la scission du Black Panther Party (et encore, tous les membres de la B.L.A. n’étaient pas tous extrêmes). Après, évidemment, il y a eu des abus de pouvoir, des détournements de fonds et des excès de violence chez les Panthers (comme dans tout mouvement politique) et c’est aussi ce qui m’intéressait, traiter le sujet sous tous ses aspects, toutes ses nuances. Du début à la fin, je n’ai eu qu’un seul cap de rédaction : réhabiliter la cause des Panthers sans en faire l’apologie.

Ceux qui ne te connaissent pas pourraient s’attendre à un simple documentaire. Mais ce roman est inclassable et il est surtout viscéralement vivant…

Inclassable ? Pour moi, Power est un roman noir, comme j’en écris depuis dix ans. Ce qui est clair, c’est que depuis Jeudi Noir, j’ai pris mes distances avec les histoires de flics et mon écriture a pris une orientation plus sociale. En ça, la thématique des Panthers était « sujet en or », puisqu’il regroupait toutes mes obsessions : l’identité, la violence, la musique, la politique, l’influence de l’environnement sur l’individu… c’est pour toutes ces raisons que l’éditeur, Stéphane Marsan, voyait davantage Power dans sa collection de littérature générale, ce qui m’allait très bien. En fait, quelle que soit « l’étiquette », l’essentiel était que le roman soit lu. Après, de toute façon, les lecteurs s’approprient le récit et y voient ce qu’ils veulent.

Concernant l’aspect « viscéralement vivant », Power ne pouvait pas être écrit différemment. Je n’ai pas connu les années 60-70 aux Etats-Unis, mais l’image que je m’en fais est celle d’une décennie explosive, une frénésie d’émotions mêlées de politique, de culture, de drogues et de sexe. Comme tu le sais, à chaque roman, j’aborde le sujet au plus près pour mieux le désacraliser, et c’était l’un des enjeux de Power : du coup, j’ai fusionné ma documentation et ma vision fantasmée de l’époque dans le but de créer un récit sec et fun, grave et cool. Ce « ping-pong sensoriel », à chaque page, induisait un style d’écriture très vif, d’autant que la deuxième partie du roman s’articule à trois voix. Donc pas de lyrisme inutile et de métaphores ampoulées puisque, au quotidien, on pense par fulgurances. Cette tonalité cash, la contrainte du récit à la première personne, nous en avons beaucoup parlé avec Franck Bouysse, ce qui m’a permis d’affiner la rédaction, et Nicolas Lebel m’a lui aussi aidé à débloquer un truc pour le personnage de Neil. Bref, merci à eux !

C’est un vrai exercice d’équilibriste que de mélanger ainsi réalité et fiction, non ?

Je l’avais fait à plusieurs reprises, de Sale temps pour le pays à La voix secrète, mais pour Power, c’était bien plus compliqué. Dans mes autres romans basés sur des faits réels, l’Histoire était à l’arrière-plan avec quelques incursions dans le quotidien des personnages. Cette fois, je voulais que la réalité et la fiction soient au même plan, sur le même fil.

Je n’aurais pas pu écrire Power sans avoir écrit Bienvenue à Cotton’s Warwick. Ce roman-là était une pure fiction, ce qui m’a aéré l’esprit et m’a permis de m’éloigner de terrains que je connaissais. Et du coup, après tant de parti-pris littéraires, j’ai ressenti le besoin de me reconnecter au réel. Mais cette fois, au plus près des personnages, et ça passait par une écriture speed, rythmée par la réalité du B.P.P. : chaque jour, pendant plus de dix ans, ce parti a accompagné les afro-américains les plus défavorisés, il les a nourris, éduqués, soignés, formés à des boulots. Il a permis à des milliers de gens de se réapproprier leurs existences et leurs quartiers, et oui, je trouve ça admirable. Un exemple tout con : si tu es myope et que tu n’as pas de fric pour t’acheter des lunettes, tu es emmerdé au quotidien pour le moindre truc, tu peux difficilement te déplacer, tu galères pour lire ou écrire… eh bien, dans leurs vastes collectes (fringues, chaussures, savons, etc), les Panthers distribuaient des lunettes à ceux qui en avaient besoin. Et quand tu y vois mieux, quand tu es habillé et propre, que tu sais lire et écrire, tu te sens digne et tu es apte à t’émanciper. Là, on n’est pas dans les images d’Epinal, on est dans le concret. Mais comme je l’ai dit plus haut, je ne suis pas là pour faire l’apologie du B.P.P. et j’avais aussi à cœur de traiter ses contradictions, ses ambigüités, sa propagande.

Pour la fiction, en découvrant l’acharnement du F.B.I. et de la police, les idées sont venues toutes seules… et puis, je voulais m’amuser avec la réalité. Mes personnages ne pouvaient pas être au courant de tout ce qui se passait au niveau historique (les persos Wikipédiens, c’est le piège), alors j’ai pris quelques libertés. Exemple : quand Tyrone dit à l’agent Clark que les Panthers comptent rejoindre Martin Luther King à Memphis en 68, l’Histoire a montré que c’était faux. Du coup, plusieurs questions se posent : Tyrone relaie-t-il une rumeur ? Ment-il au F.B.I. ? Est-il embrigadé par le parti, comme Charlene ? Oui, Power est très documenté, mais écrire sur les années 60-70, c’est avant tout écrire sur le flou de cette époque.

De plus, le sujet était si complexe que j’ai décidé de le traiter en deux parties : la première, relativement courte, pour relater l’émergence du parti et ses acteurs principaux, et la deuxième, bien plus longue, pour être au plus près des anonymes qui ont « fait » ce mouvement au quotidien (ceux que l’Histoire oublie toujours, privilégiant les leaders). Pour la deuxième partie, l’enjeu était de suggérer l’ampleur nationale du B.P.P., d’où les personnages de Charlene (militante à Philadelphie), Neil (flic à Los Angeles) et Tyrone (traître à Chicago). Neil et Tyrone sont les plus fictifs, le premier par son évolution et le second par sa culpabilité. En effet, les infiltrés les plus connus au sein du B.P.P. n’avaient pas vraiment d’états d’âme, mais c’était essentiel pour moi que le personnage de Tyrone souffre de sa duplicité. Neil et Tyrone, malgré leurs parcours différents, incarnent l’aliénation de l’Amérique des années 60-70.

Ce n’est pas qu’un roman sur les Black Panthers. Quand on lit entre les lignes, la thématique est bien plus universelle…

Quel que soit mes romans, j’essaie toujours de leur donner une portée universelle et contemporaine. La crise des Seventies dans Sale temps pour le pays, c’est celle de 2008. La solitude des habitants dans Cotton’s Warwick, c’est celle de gens que j’ai connu ou que je vois parfois au détour d’un festival dans une région rongée par le chômage… et là, j’ai tout de suite vu ce que je pouvais faire du sujet des Panthers. Le roman parle du sort des afro-américains et des Noirs en général, mais c’est un sujet qui me touche autant que l’homophobie, le sexisme ou encore l’antisémitisme.

Tu connais mon intérêt pour la nuance, une notion qui ne semble plus exister aujourd’hui… chaque jour, tout est fait pour nous enfermer dans cette dualité obsolète « bien/mal » où la moindre réserve sur tel ou tel sujet est retournée contre toi : si tu ne brandis pas une pancarte « Je suis Charlie », il y a toujours un con pour te dire que tu cautionnes les attentats, même si tu as pleuré leurs victimes. Si tu dis que les médias stigmatisent les musulmans, t’es accusé de déni et de laxisme envers les intégristes… bref, notre époque est si crispée que j’ai eu envie d’explorer tout ce qui nous divise, pour voir ce qui peut nous rapprocher ou pas. Power m’a permis d’exprimer ce qui me pèse au quotidien. Je suis très attaché à mes trois personnages principaux, mais Neil, ce flic Blanc qui se heurte au racisme de ses collègues… je suis le premier à condamner les violences policières (qui s’amplifient, on le voit tous les jours), mais j’en ai marre d’entendre dire que tous les flics sont des cow-boys racistes, alors j’ai créé Neil, car des flics comme lui, il en existe des milliers en France, mais les médias ne leur donnent jamais la parole pour critiquer leur Corps de métier, pour exprimer leur ras-le bol.

Bref, Power est bourré d’anecdotes personnelles, de gens en galère et de faits de violences que j’observe chaque jour : à ce jour, c’est mon roman le plus intime et c’est pour ça que je l’ai dédié à ma fille.

Tu es décidément fasciné par les 70’s…

Oui, depuis que j’ai dix/onze ans, et ça a commencé avec AC/DC, Deep Purple, Pink Floyd, et les films de Coppola, de Scorsese et d’autres. J’avais abordé les 70’s dans Sale temps pour le pays, puis différemment Fils de Sam, mais là, avec Power, j’ai l’impression d’avoir exploré tous les aspects des années 60-70 qui m’intéressent. En ça, j’ai un deuil à faire – et je pèse mes mots – car j’ai mis tellement d’éléments dans Power que je sais que je n’aborderai plus jamais les 70’s de cette manière. Il sera question dans mon prochain bouquin, mais ce seront des 70’s éloignées de la réalité des Panthers, quasi-caricaturales, pour mieux aborder d’autres sujets. Maintenant, et pour longtemps, j’en ai fini avec les 70’s : je viens de débuter un roman qui se déroule de nos jours, bien plus complexe que Power, car j’avais très envie d’évoquer l’époque actuelle. Même si elle m’emmerde et m’énerve de plus en plus.

Photo : Olivier Gamas

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Catégories :Interviews littéraires

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6 réponses

  1. Ce qui est plaisant avec Michael, c’est qu’il ne fait jamais rien à moitié et du coup cette interview est un vrai régal ! Merci à vous deux !

    • Oui, Michaël est quelqu’un d’entier et de respectueux. S’il fait quelque chose, il le fait à fond

      • J’avais adoré discuter avec lui, l’écouter parler, le lire et ça ne change pas : ce qu’il dit, c’est ce que je pense et ce que je reproche aux autres : le manque de nuance. Je peux comprendre que les médias n’aident pas à rester dans la nuance, je sais aussi que tout le monde, un jour ou l’autre, a manqué de nuance. Moi compris !

        Bel interview et un roman que j’ai hâte d’acheter pour le lire, le savourer et m’instruire, en même temps.

        Snap chantait, il y a longtemps (quand j’étais jeune) :
        ♫ I’ve got the power hey yeah heh
        ♪ I’ve got the power

  2. Très belle interview qui donne envie !

  3. Sacré beau moment de partage avec cet auteur atypique que j’affectionne tout particulièrement… Vraiment hâte de découvrir son nouvel ouvrage ! Merci Yvan… 🙂

Rétroliens

  1. Power – Michaël Mention – EmOtionS – Blog littéraire et musical

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