Interview – 1 livre en 5 questions : Bernard Prou – Délation sur ordonnance

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre.

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

Bernard Prou

Titre : Délation sur ordonnance

Editeur : Anne Carrière

Sortie : 02 novembre 2017

Merci Yvan de m’accorder cet entretien. J’y suis très sensible et j’ai répondu à tes questions à ma façon. J’en ai profité pour agrémenter chacune d’elles par une illustration cinématographique ou une plage musicale.

Tout part d’une lettre de délation assez particulière, et qui a vraiment existé…

Cette authentique lettre de délation manuscrite rédigée de la main d’un médecin sur une de ses propres ordonnances me hante depuis de longues années.

J’ignore comment elle est arrivée dans mes archives personnelles mais son existence est indubitable et, chaque fois que je la lisais, je ressentais un profond malaise.

J’ai toujours voulu en faire quelque chose, la dénoncer à mon tour comme un témoignage de vilenie, mais à chaque tentative, je restais paralysé. Comme si j’avais peur de mettre les mains dans le cambouis, persuadé de découvrir des cadavres enfouis dans la boue, des crimes impunis et sûr de déterrer de nauséabonds secrets de famille.

Une question permanente me taraudait : « Et toi, comment te serais-tu comporté dans ces épreuves ? » Héros ou salaud ? Attentiste ? Opportuniste ?

Quel que soit le milieu social, quelle que soit l’époque, il existe dans toutes les familles, la tienne comme la mienne, des pans obscurs et des énigmes irrévélées dont les détenteurs ne disent jamais rien, ou délivrent à dessein quelques bribes pour entretenir le mystère. C’est comme cela qu’on fabrique de mauvaises réputations, qu’on retrouve des enfants adultérins, des captations d’héritages, des parents auxquels on attribue des forfaits inavouables, des dénonciations…

Toutes les familles possèdent leur héros et leur salaud parfois totalement fantasmés à travers des témoignages de « bouche à oreille » transformés en certitudes après deux ou trois relais.

«  Ton grand-père était un chaud lapin et un grand résistant !» »

«  Comment crois-tu que ta tante Hortense a pu avoir tout ce qu’elle possède ? Elle n’a pas sucé que des sucres d’orge ! »

«  Il en zigouillé plus d’un ! On dit qu’il a suicidé son père pour avoir l’héritage plus vite !»

Ce document est la pièce maîtresse du montage que j’ai ensuite imaginé, intégré dans la vie quotidienne réelle des Français qui vécurent cette époque si difficile.

Par respect pour les personnes dénoncées et pour les descendants du médecin, j’ai caviardé leurs noms ainsi que les indices qui auraient permis de les identifier et je les a remplacé par des noms imaginaires que j’ai totalement inventés.

On l’avait déjà entr’aperçu dans ton précédent roman, la période en lien avec la 2ème guerre mondiale semble te fasciner…

Fasciner n’est peut-être pas le terme. « Obséder » serait plus juste.

Je vais te confier quelques épisodes qui me concernent et que j’ai toujours gardés au fond de moi. Ça n’intéresse pas grand monde, mais le temps est peut-être arrivé de les raconter.

Je suis un enfant issu de cette guerre. J’ai été conçu au printemps 1944 à Paris ou peut-être dans le bois de Chaville, si j’ai bien interprété une réflexion que ma mère m’avait confiée un jour.

Je suis né le jour, où Bonny et Laffont, étaient exécutés au fort de Montrouge pour leurs forfaits pendant l’occupation. Je ne crois pas à la métempsychose, mais j’ai souvent imaginé que j’étais la réincarnation de l’une ou l’autre de ces crapules.

Pendant la guerre, mon père était gardien de la Paix dans la police parisienne. Il a toujours mis en avant ses actes de bravoure en temps que libérateur de Paris au sein de cette institution, qui, rappelons-le, a pris les armes contre l’occupant, cinq jours seulement avant que la 2e D.B. ne franchisse la porte d’Orléans.

À quelques occasions, j’ai pu lui extirper des bribes de renseignements sur les rafles de Juifs auxquelles il avait participé. Il était moins disert sur ce sujet que sur ses faits d’armes. Puis il a perdu la mémoire les dix dernières années de sa vie et j’en suis resté pour mes frais.

Allez ! je vais te livrer un secret concernant le chapitre IV de Délation sur ordonnance dans lequel intervient un policier parisien : Roger Créole. (Roger est le prénom de mon père et « Créole » est l’anagramme de « colère », car c’était un homme que je qualifierais pour le moins de brutal !). Allez ! Un autre. Dans le même chapitre, apparaît un personnage féminin : Solange Roblin (Curieuse coïncidence, c’était le nom de jeune fille de ma mère).

J’ai semé dans le roman nombre de clefs qui ouvrent les portes de mes souvenirs. Encore des facéties, me diras-tu !

L’image qu’on a forgée de cette période m’a toujours exaspéré : Tous les Français furent des résistants et des héros, surtout mon père ! Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui fut un collaborationniste.

Heureusement, depuis quelques années maintenant, les archives se sont ouvertes et on peut mieux cerner la vérité. Mais combien de temps faut-il avant qu’elle ne sorte du puits ?

Naviguer dans les eaux troubles de cette période me permet probablement de régler mes comptes avec mon père, ce que je n’ai jamais fait de son vivant tellement je le craignais.

Malgré le sujet grave, tu fais (une fois de plus) preuve de facétie en mélangeant réalité et fiction…

Le lecteur est comme un ami que j’invite dans mon histoire. J’aimerais qu’il y participe et qu’il n’en soit pas que le simple spectateur. J’ai trouvé pour cela quelques petites astuces dans Délation sur ordonnance.

Dans mon prochain roman, à l’état de projet, j’imagine des « trucs » pour davantage faire participer le lecteur, d’une certaine manière. C’est peut-être un peu compliqué pour l’imprimeur et pour le relieur, enfin on verra !

Je crois qu’on peut écrire un ouvrage à caractère historique, de deux façons différentes :

– Soit on travaille uniquement sur des archives officielles sans rien modifier et on écrit un ouvrage qui est un « livre d’Histoire ». Pour cela il est préférable d’être soi-même historien, et la facétie n’a pas sa place.

– Où on insère dans ces documents historiques des personnages fictifs, mais ô combien vraisemblables, à qui l’on fait jouer un rôle dans le déroulement de l’Histoire, sans changer cette dernière. On écrit alors sur la couverture le mot « roman ». Et ce mot « roman » libère votre imagination et permet de proposer au lecteur une autre vision « authentique » et inconnue de cette même Histoire.

À la réflexion il y a une troisième façon : on peut écrire un roman uchronique , tel Le Maître du Haut Château, de Philip K. Dick, qui narre un monde alternatif, dix ans après que les nazis aient gagné la Seconde guerre mondiale.

J’accepte volontiers l’étiquette de « facétieux ». Paradoxalement, elle n’est pas incompatible avec « sérieux ». J’ai le soucis du détail et de l’authenticité, même si elle semble fabriquée a posteriori.

J’aime également dégoter des faits extraordinaires, véridiques et méconnus, comme ces bergers siffleurs dans Délation sur ordonnance.

Le monde est suffisamment grave et tragique pour qu’on le raconte sur un mode qui le rend plus acceptable, plus respirable. Le tragique qui nous environne ne doit pas nous pétrifier. La vie est belle et doit avoir le dernier mot malgré les infamies quotidiennes qui nous la salissent.

Plutôt que de parler d’une époque, tu parles surtout des personnages qui la vivent…

On a découpé l’histoire en époques plus ou moins arbitraires. Est-ce l’époque qui façonne les personnages où à l’inverse, sont-ce les hommes1 qui forgent l’époque dans laquelle ils se meuvent ?

Une époque est façonnée par ceux qui l’ont vécue et par ceux qui la traversent.

Les personnages d’une époque sont les acteurs qui lui communiquent des caractéristiques qu’on désigne souvent par un nom spécifique: L’époque des Lumières ; La Belle Époque ; Les temps modernes ; Les années folles ; La Grande Guerre ; Les Trente glorieuses…

On identifie aussi parfois les tranches d’histoire en baptisant ses contemporains d’un qualificatif original : Les Sans-Culottes ; Les Merveilleuses et les Muscadins ; Les zazous ; Les beatniks ; Les hippies...

Ce n’est qu’une fraction, parfois infime qui laisse son empreinte, mais tous les « habitants » d’une même époque, , y contribuent et l’édifient bien qu’ils ne vivent pas tous la même histoire. Chaque destin est différent.

Pour moi, décrire une époque, c’est raconter l’existence de ceux qui l’ont vécue. Chacun d’entre eux est porteur d’une parcelle de l’histoire. Je ne crois pas aux hommes providentiels ni aux grands hommes. Je crois simplement en l’homme, bien que souvent je sois désespéré par son comportement.

Heureusement il existe des moments de lumière. Je profite de l’occasion pour signaler un événement : la sortie du troisième CD de Marianne Masson, qui m’est très chère et je vous propose d’écouter, en guise de clin d’œil, un de ses titres : Drôles d’éléphants.

1 Je ne suis pas un adepte de l’écriture inclusive. Il va sans dire que « les hommes » désignent les représentants de l’espèce humaine, dans laquelle les femmes ont naturellement leur place, c’est une évidence.

Qu’est-ce-que ton récit dit sur le monde d’aujourd’hui ?

J’ai travaillé quinze mois sur ce roman dont j’avais fixé le titre dès les premiers chapitres, simplement parce qu’il semblait aller de soi, et je me rend compte que ce sujet est on ne peux plus d’actualité.

Nul n’est prophète en son pays. Mais convenons toutefois, qu’avec ce titre : « Délation sur ordonnance », je suis dans l’air du temps et à la pointe de l’actualité. Je n’ai aucun don de visionnaire, je raconte des histoires et il se trouve que certains sujets sont permanents, c’est le cas de la délation. Le hasard prouve que ce thème est récurrent et universel. Il suffit de voir les campagnes actuelles : #BalanceTonPorc ; #MeToo ; Ces deux dernières initiatives, bien que légitimes, ne vont-elles pas impliquer à tort quelques personnes ?

Soixante dix ans en aval, c’était : #DénonceTonMauvaisFrançais.

Je vais donc conclure par une constatation pessimiste quant à notre monde d’aujourd’hui : il semblerait que les leçons de l’Histoire ne servent à rien !

Je crois avoir la réponse que je me posai au début de la rédaction de ce roman. Après toutes ces heures de réflexion et d’écriture, je crois que j’aurais été un salaud magnifique !

Mais demain sera un jour nouveau et je mordrai encore à pleines dents dans ce monde qui sait parfois être merveilleux.

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Catégories :Interviews littéraires

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3 réponses

  1. Je retrouve bien là mon Bernard !
    Cet homme est extraordinaire d’humanisme.
    Il a y a quelques semaines seulement ravi mes lecteurs qui garde un extraordinaire souvenir de l’Apéro Polar qui lui était consacré.
    Et je suis heureuse de le lire ici sur tes pages mon ami !
    Il va falloir que je trouve le temps de faire la chronique de Délation sur Ordonnance avant la fin de l’année !

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