Interview – 1 livre en 5 questions : Equateur – Antonin Varenne

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1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre.

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

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Antonin Varenne

Titre : Equateur

Sortie : 01 mars 2017

Éditeur : Albin Michel

Lien vers ma chronique du roman

Même si on peut relier « Equateur » à « Trois mille chevaux vapeur », ce n’est pas véritablement une suite pour autant…

C’est la première fois que j’écris deux histoires qui se succèdent – plutôt que de se suivre -, l’une (Equateur) commençant là où l’autre (Trois mille chevaux vapeur) se termine : l’Ouest des États-Unis.

Mais je ne voulais pas continuer avec les mêmes personnages. C’était l’univers et cette période historique que j’avais envie de creuser encore. Du coup, des personnages esquissés, très symboliques mais dont on ne sait rien à la fin de la première aventure, deviennent centraux dans « Equateur ». C’est une passation, entre les personnages vieillissants d’un livre à ceux, jeunes, du suivant.

Si le voyage de Trois mille chevaux vapeur se faisait d’est en ouest, en suivant la ligne de la civilisation – celle des conquêtes, des armées coloniales et des grandes capitales économiques – « Equateur » est une sorte de chute vers le sud, vers des zones du continent américain plus sauvages, plus fantasmées.

Il y a en tout cas un élément de construction de Trois mille chevaux vapeur que j’ai voulu reproduire, le jeu des simultanéités historiques. Bowman, sergent de la Compagnie des Indes Britanniques, se bat en Birmanie, sur des bateaux à voiles, pour la maîtrise de la route du thé et de l’opium, quand Darwin élabore en Angleterre sa théorie de l’évolution, quand on invente l’eau courante, les machines à vapeur, l’électricité, et que les américains se lancent à la conquête de l’Ouest. Pete Ferguson, qui quitte les USA à l’heure où le train transcontinental relie les deux océans et que meurent les derniers bisons, va se retrouver embarqué dans un complot anarchiste au Guatemala, tandis que dans les bagnes français de Nouvelle-Calédonie et de Guyane, la métropole exile les meneurs vaincus de la Commune. Les indiens des États-Unis mènent leurs dernières grandes batailles, ceux d’Amérique Centrale et du Sud, réduits à quelques-uns par les maladies et la domination Blanche, entrent dans le silence et disparaissent.

Equateur est à nouveau un voyage à travers différents univers, découverts par un personnage à le recherche d’une échappatoire.

« Equateur » est à la fois un grand roman d’Aventure et un voyage intérieur, une sorte de quête personnelle…

C’est ce qui fait la différence d’avec le livre précédent. Si Bowman apprenait lentement à lire, à formuler ses pensées et les exprimer, Pete Ferguson part là encore de l’endroit où Bowman s’était arrêté : il a une petite avance, il sait s’exprimer, il a lu beaucoup plus, il a un bagage théorique.

Ce qui le rend capable d’apprécier avec plus de complexité, de subtilité (ce qui ne veut pas dire qu’il voit toujours juste, loin de là) ce qu’il découvre. Cela fait de son voyage et donc du livre, un déplacement plus intérieur.

En témoignent les lettres échangées avec les personnages de Trois mille chevaux vapeur, restés au ranch qu’il a quitté. Le lien épistolaire est aussi un moyen d’approcher Pete plus intimement. Tout comme son aventure résulte du croisement entre une histoire individuelle et des situations historiques plus amples, son destin est à la croisée de sa personnalité et de forces qui le dépassent.

C’est dans cette zone-là que se situe sa quête, entre conscience personnelle et une forme de conscience plus collective. Si Bowman traversait le monde comme une bête en train de charger, que rien n’arrêtait, Pete se heurte plus durement aux obstacles. Au fond il s’imprègne de ce qu’il traverse, alors que Bowman ne se le permettait pas. Tout cela fait de Pete Ferguson le véhicule d’une histoire plus sensible, même s’il est lui aussi un homme (mais encore jeune) violent.

Si je devais résumer ta manière de raconter cette histoire, je la décrirais comme à la fois poétique et politique. Qu’en penses-tu ?

La poésie découle sans doute de ce que je répondais à la question précédente, sur la quête personnelle : Pete est une caisse de résonance plus sensible que l’homme qu’il admire (et craint) au ranch Fitzpatrick, Bowman.

Pete sait aussi qu’il doit changer, sous peine de devenir un autre homme, qu’il craint et hait : son père. Il se sait perdu s’il ne parvient pas à détourner le cours de sa vie, briser le cycle de l’atavisme. Il ne cherche pas la rédemption, mais la libération ; la rédemption peut se passer de liberté, c’est une acceptation finalement, plus qu’un changement.

Ensuite, il y a la poésie des causes perdues, celles des Indiens, représentés par le personnage de Maria, mais aussi celle des résistants anarchistes. D’ailleurs l’un d’eux est un vieux poète. Les grands révolutionnaires sont des êtres inspirés, beaucoup d’entre eux ont écrit. Manterola, le vieux poète d’Equateur, traite Pete Ferguson de cynique, de spectateur du grand théâtre shakespearien ; nous sommes bien dans la poésie.

Puis il conclue ainsi : mais les souffrances sont réelles, senor Ferguson, elles sont infligées et subies. C’est peut-être une image qui représente bien cette articulation de la poésie et du politique.

Et puis il y a aussi dans Equateur une autre articulation entre ces deux champs : la beauté des paysages, la liberté d’en faire partie, et toujours, en contrepoint – de la première scène du livre (l’incendie d’un Land Office, de cartes et de registres cadastraux) à la dernière – la propriété privée. Au nom de laquelle les paysage sont exploités, les terres quadrillées, les barrières et les frontières tracées, les indigènes massacrés et spoliés.

A la poésie du voyage de Pete se superpose constamment ce qu’il déteste le plus : le droit, qui accompagne la propriété privée, de faire ce que l’on veut chez soi. Pete n’est pas forcément à la recherche de justice, mais de moralité ; et le droit de faire ce que l’on veut chez soi est parfaitement amoral.

Ce roman est aussi (surtout ?) une histoire de rencontres…

Absolument. Pete Ferguson est en fuite. Ce qui rend toutes les rencontres qu’il fait importantes : sont-elles des menaces ? un secours ? un moyen ? une aide ou un poids mort ? Et puis, en plus de cette cavale, il y a cette peur de devenir son père, quand il boit, regarde une femme, tire avec une arme.

Il a pris la fuite parce qu’il n’arrive pas à conjurer ce sort de la reproduction. Il se hait, ne tient debout que par orgueil. C’est un véritable cactus mais il a besoin de l’aide des autres pour arriver à changer. Alors toutes les rencontres comptent. Qu’il s’identifie (au chef des Comancheros au point de rêver prendre sa place, à Bowman resté au ranch…), qu’il écoute, qu’il rejette ou se batte, chaque rencontre est une étape. Celle qui fera la différence sera celle qui le fera aimer, bien sûr.

Et celle qu’il aimera sera une résistante, l’inverse de lui : Maria se considère sans importance, sa cause et le groupe seuls le sont. Avant elle, Pete n’attache d’importance qu’à lui-même. Maria et Pete ont en réalité désespérément besoin l’un de l’autre pour survivre. Quand elle perd son combat politique et frôle l’anéantissement, elle devient le combat de Pete pour leur survie. Ils sont des vases communiquant.

Le passé nous renseigne sur le présent, on le sent bien en lisant le roman. La partie se déroulant au Mexique, par exemple, résonne d’autant plus fortement avec l’actualité…

« Equateur » a été écrit avant l’élection de Trump. Les dernières corrections du texte ont été faites pendant sa campagne électorale et pendant que nous voyagions en famille aux USA et au Canada (la part des USA qu’il faut aimer !). En fait nos cinq mois de voyage ont quasiment coïncidé avec la durée officielle de la campagne. Le cas Trump est une apothéose de la stupidité d’un système politique réduit au vide de la persuasion, à quelques phrases et mensonges hallucinants, bien choisis par des statisticiens et des publicistes, élevés au rang de programme.

Mais avant Trump, les USA n’étaient pas un pays beaucoup plus brillant, il y avait seulement à sa tête une administration de meilleure qualité, avec des objectifs un peu plus généreux. Sous Obama, la proportion de crétins qui pensaient que les Mexicains débarquaient chaque jour plus nombreux, pour égorger leurs enfants et piquer leur boulot, était déjà grande.

En fait, depuis quatre ou cinq ans, la balance de l’immigration mexicaine aux US est négative : la crise de 2008 a détruit le secteur du bâtiment qui employait le plus d’illégaux, et la situation économique du Mexique s’est, elle, plutôt améliorée. Quand des clandestins ont la possibilité de rentrer travailler dans leur pays et de retrouver leur famille, qu’est-ce qu’ils font ? Ils laissent derrière eux le rêve américain pourri et repassent la frontière dans l’autre sens !

Depuis le même nombre d’années, l’immigration d’Indiens et de Chinois aux US est bien plus importante que celle venue du Mexique. Sans compter que c’est une immigration à haut niveau d’éducation, bac plus deux ou trois, beaucoup plus intéressante sur le marché du travail. Ceux qui ont piqué le boulot des ricains, ce ne sont pas les Mexicains, ce sont les banques qui leur ont octroyé des prêts pourris pour financer leurs maisons, et qui ont fait exploser la bulle immobilière.

Bref, le mur de Trump n’est qu’un écran de fumée, qui n’a rien à voir avec la réalité, et tout à voir avec l’entretien de cette paranoïa de la frontière, de la propriété privée et, comme le dit le père de Pete Ferguson, ce leitmotiv qui donne l’impression de servir à quelque chose et d’être fort – pur fantasme, qu’on se souvienne du 11 septembre – à défaut d’avoir du travail : protéger nos terres et nos familles

Le fameux droit d’être chez soi, l’une des plus puantes perversions des grands principes de la constitution américaine, imaginée (sincèrement ou pas, c’est encore à voir) pour faire du pays un refuge à ceux que les grands propriétaires européens avaient réduit à la misère ; cette fausse équivalence entre le droit de posséder et le droit de faire ce que l’on veut est à la base de toute politique conservatrice et guerrière. Possession et puissance. Et derrière tes barrières, tu t’armes, tu achètes des tenues de camouflage, tu deviens patriote, héroïque, tu achètes Chevrolet ou Ford, tu envoies tes fils en Irak et en Afghanistan pour le prouver.

Pete Ferguson est un déserteur, qui aurait volontiers mis le feu à la ferme familiale, qui tombe amoureux d’une indienne et qui, à mon avis, est ce qu’on peut faire de mieux en matière de rêve américain (même si, encore une fois, il est en même temps une pièce de la mécanique, pas innocent ni indemne de responsabilités ou de traumas).

Parce que des cowboys du Montana qui pensent que la sécurité sociale et l’éducation publique sont une façon pour le gouvernement de contrôler leur vie, que les démocrates veulent leur prendre leurs armes/leur liberté, que Trump est du côté des petits travailleurs comme eux, ceux-là, comme rêve américain, ils ne valent pas grand chose.

Avec ceux-là Pete Ferguson se bat dans les saloons. Bah, de toute façon, ils le disent la larme à l’œil les cowboys : depuis Reagan, il n’y a pas eu de grand président aux États-Unis. En France, dans les bistrots, on dira peut-être bientôt la même chose de Chirac…

Il est toujours possible de faire dire à une histoire se déroulant dans le passé qu’elle résonne avec notre temps. Avec le 19ème siècle, c’est d’autant plus évident que c’est le siècle des machines inaugurant l’ère moderne. Mais au fond, c’est plus l’éternel recommencement qui nous lie au passé, un mouvement circulaire, plus qu’une frise chronologique linéaire. Parce que la leçon du 19ème – qui se rêvait, au tournant du 20ème, comme le summum du progrès, l’espoir enfin d’une paix et d’une prospérité planétaire – est que la paix ne passe pas par la conquête de la nature et l’instauration unilatérale de la culture occidentale !

A l’image de ces prétentions et de ces grandes pompes théoriques, il y a les Expositions Universelles, la première organisée à Londres en 1851 (quand Arthur Bowman et la Compagnie des Indes massacraient des Nègres et des Birmans à l’autre bout du monde, que les américains élaboraient les premières réserves indiennes). La plus emblématique d’entre elles, celle de 1900 à Paris, sera le décor du livre que j’écris maintenant, sorte de troisième volet de l’aventure commencée avec le voyage d’Arthur Bowman ; sa fille en sera le personnage principal.

L’Exposition de 1900 a été l’occasion historique de la toute première et officielle conférence sur la paix mondiale : le 20ème siècle a été celui des guerres planétaires, qui ont tué plus d’hommes que toutes les guerres réunies de l’humanité depuis les premières massues il y a cent mille ans. La résonance entre passé et présent, en quelques mots, c’est que la leçon n’est jamais retenue. Les clivages entre des Pete, des Maria et des fermiers de Carson City sont éternels. Et si l’élection de Trump dit quelque chose, c’est que le vote et le suffrage universel – tels qu’ils sont manipulés par des politiciens voulant gagner – ne fait qu’exacerber ces clivages.

Regarder la télé et internet puis mettre un papier dans une urne, ce n’est pas exercer son libre arbitre ni son intelligence. Si seule l’intelligence – que l’on peut comprendre comme l’écoute de soi et des autres – est réparatrice, il est plus que certain que la campagne victorieuse de Trump va faire des dégâts considérables.

« Equateur », à travers le personnage de Pete Ferguson, est une recherche – poétique ou politique, en tout cas utopique – d’un endroit où ce cycle de la bêtise, de l’erreur, peut être brisé. Le cycle du temps politique. Et je pense qu’il peut être cassé de deux façons possibles : collectivement, par des révolutions (même si elles sont aussi des cycles), ou individuellement, par le changement (là aussi un cycle fermé, et court, toujours un recommencement). Je ne sais pas laquelle des deux méthodes est la plus efficaces, ni la plus facile.

antonin-varenne

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Catégories :Interviews littéraires

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18 réponses

  1. Quel bel interview, Il sait de quoi il parle pour avoir vécu Et bosser aux USA . Hâte de découvrir son Équateur qui m’attend. Je l’adore , une Belle personne et un grand auteur, qui ne se cantonne pas à un seul univers et qui prends le temps de te parler lors des rencontres .

  2. J’suis tenté . 20 ans après Oro de Cyzia Zyké, Equateur aux antipodes !

  3. Non seulement j’ai aimé ses deux romans mais en plus, j’adore comment il répond à cet interview et ce qu’il dit, qui est très vrai. Dommage que les gens n’aient pas plus de plomb dans la cervelle, ils ne feraient pas des conneries aux élections (bien que, parfois, il y a tellement de crétins, voleurs, fils à papa, casé là pour un retour d’ascenseur,… que même moi je ne sais pour qui voter).

  4. Hé bien ton 5/5 est étonnant et enrichissant.
    Il me donne à voir ma lecture d’Equateur différemment.
    Je vais du coup remettre le nez dedans.
    Merci messieurs pour ce bel échange !

  5. Voilà une interview généreuse. Autant que ses romans 🙂

Rétroliens

  1. Equateur – Antonin Varenne – EmOtionS – Blog littéraire et musical

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