Interview – 1 livre en 5 questions : Révolution – Sébastien Gendron

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1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre.

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

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Sébastien Gendron

Titre : Révolution

Sortie : 05 janvier 2017

Éditeur : Albin Michel

Lien vers ma chronique du roman

Alors Sébastien, comme une petite envie de révolution ?

Un peu ouais. Et chaque jour davantage. Comme quoi, le fait d’écrire ce roman ne m’a pas soulagé.

Enfin, c’est surtout que depuis la fin de sa rédaction, il s’est quand même passé pas mal de trucs néfastes. Trump, la poursuite du martyr syrien, la loi travail, Fillon ou l’incurie généralisée des politiques, l’accueil des migrants, la montée du FN, la liste est encore longue.

J’aimerais croire en la capacité de chacun d’entre nous à foutre le bordel dans tout ça, mais bon, ça dort quand même sur ses deux oreilles dans toutes les chaumières françaises.

Faut comprendre : comme on nous le répète aux infos, dehors il fait froid et dormir dans la rue, personne ne le veut. Alors on s’enferme et on compte les morts, les déclassés, les chômeurs, etc, en espérant qu’on va échapper à toute cette misère en faisant le moins de bruit possible.

« Révolution » est un feu d’artifice de bons mots et de scènes cultes. On peut vraiment rire de tout, surtout des choses graves ?

Ben oui, on peut rire de tout mais chaque jour on tente de nous le faire oublier. Des dessinateurs sont morts de ça, y a deux ans, mais on continue à se demander si c’est possible. Même la génération dont je suis issue, qui s’est marrée pendant des années avec Cabu, Reiser, Wolinski, Coluche, Desproges, Cavanna, les Nuls et consort est rentrée dans sa coquille.

Plus personne n’est là pour ouvrir les verrous. On nous donne juste des amuseurs autorisés aux heures de grande écoute. Il reste quelques survivants, quelques femmes, quelques hommes qui ont encore suffisamment de colère en eux – je pense à la Nicole Ferroni, à François Morel ou au couple Kervern/Delepine entre autres –, mais dans l’ensemble, et compte tenue de l’état du monde, tout cela est très homéopathique.

Et puis, dès qu’une blague sort du rang, on réplique en parlant du respect d’autrui, ce qui entend qu’il faudrait aussi respecter les gens qui ont muselé tout ça, notamment les religieux de toutes les obédiences qui n’ont jamais été aussi nocifs qu’aujourd’hui.

Depuis le 7 janvier 2015, se moquer des dieux, c’est verboten. Ce con de Malraux avait donc raison : le XXIe siècle est bien spirituel. Personnellement, j’aurais préféré qu’il soit spiritueux, fougueux, sexuel et marrant. Après deux mille ans de joug, on méritait bien ça. Eh ben non, raté !

Malgré le coté très divertissant de ce roman inclassable, tu sembles avoir une vision assez noire de notre société actuelle…

Parce qu’elle est moche la société d’aujourd’hui. Plus rien ne tient debout, plus rien n’est pérenne.

J’ai remarqué un truc, il y a pas très longtemps : pas mal de boutiques qui s’ouvrent installent des enseignes qui sont imprimées sur de simples morceaux de plastique avec des lettres autocollantes. Ça n’a l’air de rien, mais quand je vois ça, je me dis que ces gens ont fait un prêt à la banque pour monter leur commerce, mais qu’ils n’y croient tellement pas qu’ils se projettent déjà sur une cessation d’activité probable. C’est peut-être le projet de toute une vie, mais n’empêche : ils montent des enseignes provisoires, un truc qu’ils pourront virer d’un coup de tournevis, qui n’aura même pas eu le temps de marquer la façade.

C’est ça notre société aujourd’hui. Du provisoire, mais en attendant quoi, au juste ? On veut rationaliser l’université pour que nos gosses fassent des études utiles. Sauf qu’à la sortie, combien trouvent un boulot en adéquation avec leurs diplômes. Ce qu’on appelait avant « faire ses humanités », c’est à dire aller apprendre le monde avec des professeurs qui vous sortez de votre carcan social, c’est terminé.

Tu veux faire des études, jeune ? Ben, va falloir te creuser le citron pour trouver la bonne filière sans quoi, t’iras engrosser le rang des chômeurs et tu pourras pas dire qu’on t’avais pas prévenu.

Alors oui, j’ai une vision très noire de notre monde, mais je préfère essayer d’en rire. Parce que si je crois à tout ce que me raconte Pujadas tous les soirs, alors je pleure.

Tu aimes tout particulièrement mettre en scène des personnages qui ne trouvent plus leur place dans notre société…

De toute façon, j’aime les losers. J’y peux rien c’est comme ça. J’ai toujours été plus Jerry Lewis que John Wayne.

Quand je regarde autour de moi, des gens qui ont trouvé leur place dans la société, j’en vois pas des masses. Je vois surtout des femmes et des hommes qui bossent pour payer leurs traites et visent la retraite pour profiter – traites, retraites, vous noterez le filage.

Je suis né à la fin des trente glorieuses. Mes parents avaient un boulot qui ne les contentait pas, mais au moins ils savaient qu’ils vieilliraient dans le poste sans trop se faire de soucis. Mon père, c’était la peinture qui l’éclatait. Il peignait le dimanche et c’était sa bouffée d’oxygène. Moi, je me suis dit que ma vie ça serait pas ça. Je voulais faire du cinéma et écrire des bouquins. J’y suis arrivé en partie. Mais ça demande quand même pas mal de courage, soyons honnête. Parce que question boulot et rémunération, faut se battre. Mais c’était mon choix et il était pas question que je fasse autre chose.

Aujourd’hui, des déclassés, y a pratiquement plus que ça. Des gens qui font vraiment ce qu’ils aiment, ce pourquoi ils ont bossé dur, ça se croise pas à tous les coins de rue. De quoi est fait leur quotidien ? A quoi ils ont renoncé et comment ils le vivent au quotidien ? Ce ne sont pas tous des losers, mais ils ont forcément perdu quelque chose en cours de route qui doit leur coûter cher au fond d’eux-mêmes. C’est ça qui m’intéresse.

« Révolution » a aussi un coté très rock’n’roll…

C‘était difficile de faire autrement. L’idée principale remonte au tout début des années 2000 quand j’ai découvert le film de Sidney Lumet « Network« . L’histoire d’un présentateur star de télé qui, une fois qu’il apprend qu’il va être viré, annonce aux téléspectateurs qu’il se suicidera en direct dans quinze jours. Ça fait tellement de buzz qu’on lui donne carte blanche chaque soir à la même heure pour dire ce qu’il veut à l’antenne. Du coup, il se met à haranguer les gens pour qu’ils se révoltent.

Et puis, un peu plus tard, j’ai vu « Vanishing point » de Richard Sarafian avec ce type qui traverse les États-Unis en voiture avec les flics à ses trousses et qui est encouragé par le DJ aveugle d’une petite station de radio qui lui passe des disques sur mesure.

Là, j’avais mon sujet. Du coup, j’ai demandé à mon frère de me concocter une play-list de morceaux thématiques sur la révolution, avec à chaque fois la petite histoire qui va avec. C’est son domaine, il a cette culture et il m’a livré ce que je voulais. J’avais plus qu’à m’occuper de mes deux révolutionnaires et de leur idée complètement à contre-courant pour pousser les gens à se soulever : un flingue, une autoroute, les vacances et juste eux pour arrêter le monde de tourner à l’envers.

Et pour les aider, un type qui passe des disques de rock séditieux. Ça me permettait de rendre hommage à ces deux films immenses et, sur cette base, de raconter une histoire impossible et tout ce qui va autour.

Bref, comme d’habitude quand je me mets sur un roman, un sujet casse-gueule que je vais tordre dans tous les sens pour qu’il rentre dans la réalité du quotidien. En fait, c’est ça mon vrai boulot quand j’écris : faire rentrer une pointure 48 dans un 36 fillette.

sebastien-gendron

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Catégories :Interviews littéraires

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13 réponses

  1. Le ton et la vision de cet auteur m’interresse bien…Je vais donc voir ce que donne cette lecture! Super interview, un poil noire, mais bon, réaliste….;)

  2. Magnifique interview , qui correspond bien à l’auteur , à son univers! Révolution en cours de lecture! Et comment oser dire qu’il n’a pas raison !

  3. L’interview me donne vraiment envie de découvrir cet écrivain dont je rejoins beaucoup de points de vues ! Merci pour ce partage.

  4. Excellente interview, à l’image du bonhomme – et de son excellent bouquin, qu’il faut lire, faire lire, partager au plus grand nombre, vite, de toute urgence !!! Gendron a un talent fou, il le prouve de livre en livre mais peine à s’imposer et c’est dommage. Alors, cette « Révolution » pile dans l’air du temps, impossible qu’elle ne trouve pas son public, ça serait trop injuste !
    Donc, merci Yvan de donner une telle tribune à monsieur Gendron, et d’avoir si bien parlé de son roman 🙂

    • Pour moi aussi, c’est le coup de cœur de ce début d’année ! Un livre aussi étonnant que marquant, aussi drôle que bien vu.
      Et je ne peux qu’en apprécier d’autant plus ses réponses à l’interview
      Révolution ! 😉

  5. Comme je ne fais pas partie des profiteurs et des exploiteurs, j’ai acquis ce livre en seconde main (m’excuse, hein, mais je suis pas riche à millions 😆 ). Chouette, chouette, chouette, je vais donc découvrir cet auteur.

  6. Ben voilà pourquoi j’aime cet auteur. Ce petit coté anar qui me va bien. Mais comme il le dis, je suis de ceux qui ne se bougent plus un poil coincé dans mon petit confort. Il vaut que la militante en moi reprenne le dessus.
    Pas certain, tellement donné que souvent déçu par l’être humain ! Et par la société qui se prépare !
    Ouais peut-être tout faire sauter.
    Ce qui est certain c’est que je lirai ce titre car j’adore ce que fais Sébastien Gendron !

  7. Très chouette interview
    Il me plaît bien ce Sébastien

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