Interview littéraire 2017 – Grégoire Hervier

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Grégoire Hervier est un auteur étonnant et rare. Rare, parce qu’il n’est pas du genre à écrire livres sur livres. Rare, parce que son univers (ou plutôt ses univers) sont aussi personnels qu’étonnants.

Après un premier thriller décalé dans le monde de la télé-réalité en 2006 (Scream test) et un second roman d’anticipation en 2009 (le très bon Zen city), il est revenu en 2016 avec un vrai bijou : Vintage (tous les trois édités Au diable vauvert).

Un roman une fois de plus inclassable, à la fois thriller, chasse au trésor et véritable plongée dans l’histoire du rock. Juste jouissif.

Voici donc l’entretien réalisé avec un auteur étonnant. Une belle occasion de parler d’écriture et de musique (soit les deux hémisphères de ce blog).

Le roman est sélectionné dans les 6 finalistes du Prix des Lecteurs Quais du Polar / 20 Minutes 2017 !

Lien vers ma chronique de Vintage

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Crédit photo : Sophie Hervier

En guise d’apéritif, si vous nous proposiez un bon morceau de musique ?

Wisdom, titre sombre et planant d’un groupe dont je suis fan et qui m’a beaucoup accompagné pendant l’écriture de Vintage : The Brian Jonestown Massacre :

Question rituelle pour démarrer mes entretiens, pouvez-vous vous définir en trois mots, juste trois ?

Alors, je dirais (…)

Pourquoi autant de temps entre vos deux derniers livres (Zen City est sorti en 2009) ?

J’ai passé plus d’un an à réfléchir à un roman d’anticipation dont j’ai finalement abandonné l’idée. J’ai ensuite passé beaucoup de temps à faire des recherches sur mon nouveau sujet et, surtout, à trouver le ton qui me plaisait.

En trois romans, vous avez prouvé que vous aimez vous plonger dans des univers très différents et des histoires plutôt inclassables…

Écrivant en partie pour me changer moi-même les idées, j’aime m’imprégner d’univers différents : la télé-réalité pour Scream Test, thriller parodique mais aussi hommage aux films d’horreur de ma jeunesse ; les technologies de surveillance et de l’information pour Zen City, roman d’anticipation sociale ou techno-thriller à tendance burlesque ; les guitares et l’histoire du rock’n’roll pour Vintage.

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Le point commun de ces romans est qu’ils sont nourris de l’esprit des séries B, et tentent de mélanger suspense et humour.

Un autre morceau avant de parler de votre nouveau roman, Vintage ?

Une version rare d’une reprise magnifique, subtile et profonde, de What’d I Say de Ray Charles par le fabuleux chanteur et guitariste Lightnin’ Hopkins :

gregoire-hervier-vintageIl n’est pas courant de retrouver ainsi intimement liés musique et mots. Deux univers qui se rapprochent, pourtant ?

Effectivement, un roman ou une musique évoquent des images que l’on ne voit pas, et, dans les deux, la notion de rythme est importante. Dans le cas des chansons, les paroles sont faîtes de mots, d’histoires et/ou de description de sentiments, ce qui est très proche de la poésie ou de la nouvelle (voire équivalent si l’on en juge par le dernier prix Nobel de littérature, attribué à Bob Dylan). Enfin un opéra, ou un concept-album, est structurellement très proche d’un roman.

Je crois que s’il y a beaucoup de romans dans lesquels la musique est présente, plus rares sont ceux dont la musique est le véritable sujet. En filigrane, on pourra trouver dans Vintage une influence du chef-d’œuvre de Gaston Leroux : Le Fantôme de l’Opéra.

Qu’est-ce-qui vous a poussé à vous lancer dans cette étonnante histoire ? Vous avez une vraie passion pour ce qui touche aux racines du rock ?

Tout est parti d’une guitare que j’ai achetée, une petite Silvertone des années 1960. Je me suis alors intéressé aux guitares vintage et c’est ainsi que j’ai découvert l’histoire étonnante de la Moderne. J’ai pensé qu’il y avait de quoi en faire un bonne intrigue, qui me permettrait de lier deux passions : le polar et la musique.

J’aime le rock’n’roll depuis l’enfance, en particulier celui des années 1960 et 1970, et, en étudiant les influences des groupes que j’appréciais, j’ai découvert peu à peu les sources de cette musique. J’aime aussi le metal et j’en ai joué à l’adolescence. J’étais alors obsédé par le son, la saturation, et j’ai longtemps cherché les pionniers de ces sonorités distordues, sauvages et agressives. Je pensais que les Yardbirds ou les Kinks étaient les premiers, mais on peut encore remonter le temps d’une bonne vingtaine d’années, si ce n’est d’une trentaine.

Êtes-vous musicien, vous-même ?

J’ai commencé par la basse, parce que je suis fan de Paul McCartney et que des amis avaient besoin d’un bassiste pour leur groupe. Ensuite, je me suis mis à la guitare électrique, et un peu à l’acoustique. J’aime bien jouer et composer, à titre amateur.

Cette intrigue a été construite comme une enquête d’investigation. C’était une volonté de départ quand vous avez pensé à ce roman ?

Mon idée de départ étant : « un personnage à la recherche d’un instrument rarissime », le côté enquête était une évidence.

Par ailleurs, j’aime les polars, les ambiances noires, les personnages un peu cinglés et prêts à tout pour obtenir ce qu’ils veulent, ce qui a renforcé l’aspect investigation.

C’est aussi une belle histoire sur la passion et le génie…

Oui, c’est la face B de ce roman : une petite réflexion sur l’acte créatif et, surtout, un hommage aux pionniers de la musique que j’écoute, en particulier ceux qui sont aujourd’hui plus ou moins oubliés. Internet est un outil merveilleux pour les découvrir ou les redécouvrir.

Comment avez-vous procédé pour que cet incroyable travail de recherches soit aussi parfaitement intégré dans le récit ?

Merci pour ce compliment.

Le travail de recherche n’en était pas vraiment un, dans le sens où je n’ai jamais eu l’impression de travailler pendant cette période. J’ai lu un certain nombre de livres, sur les guitares, le blues, le rock’n’roll, et j’ai aussi utilisé les nombreuses ressources disponibles sur Internet. C’est très facile d’accumuler des informations, mais beaucoup plus difficile de sélectionner ce qui est susceptible d’intéresser le lecteur et de l’intégrer à un récit sans l’alourdir. Il faut faire en sorte que les détails soient, d’une manière ou d’une autre, nécessaires au déroulement de l’intrigue, ou qu’ils permettent de caractériser un personnage au travers des dialogues.

Évidemment, la passion l’emporte parfois et il arrive que certaines anecdotes ou précisions sortent de ce cadre. Ce n’est pas trop grave si l’anecdote est intéressante en elle-même et n’est pas trop longue, mais c’est quand même un danger. Cela dit, j’apprécie les livres qui explorent à fond leur sujet, et c’est ce que j’essaye de faire.

Ce livre est aussi un road trip. Avez-vous visité les lieux que vous décrivez si bien dans le roman ?

À une ou deux exceptions près, j’ai visité tous les lieux que je décris. Je me suis rendu en Écosse spécialement dans le but de voir l’ancien manoir de Jimmy Page, sur les rives du Loch Ness. On pouvait le visiter il y a quelques années, mais je n’y suis allé qu’après et, depuis, il a brûlé à 60 %, en décembre 2015. J’ai pu l’apercevoir de l’extérieur, découvrir le cimetière et m’inspirer de l’ambiance générale.

Mais j’ai surtout parcouru la route du Blues, en 2012 : Chicago puis Memphis et Nashville, et de là toute la route jusqu’à La Nouvelle-Orléans, en passant par Clarksdale et Oxford, dans le Mississippi. Historiquement, le blues vient du Sud et est remonté au Nord jusqu’à Chicago, où il s’est électrifié. J’ai fait ce parcours en sens inverse, pour descendre à la source, comme dans mon roman. Ce voyage m’a aussi permis de voir ce qu’il reste de cette culture aujourd’hui (elle est bien vivante) et d’entendre de la très bonne musique.

On sent que vous avez pris soin d’intéresser même les non-spécialistes en matière de musique…

C’est quelque chose qui me fait très plaisir : que des personnes qui ne s’intéressent pas particulièrement au blues ou au rock’n’roll, et encore moins aux instruments, me disent qu’elle ont été transportées.

C’est aussi ce que je cherche en tant que lecteur : entrer dans un univers qui m’est étranger et le découvrir en détail.

Ce récit est un vrai mélange entre réalité et fiction, vous semblez vraiment aimer travailler ce genre de mélange…

Je suis effectivement parti d’une histoire vraie (celle de la Moderne de Gibson), ou plutôt d’un mystère dans une partie de l’histoire du rock, et j’en ai fait une fiction avec des personnages imaginaires, qui ont été pour certains très proches de musiciens ayant véritablement existé.

J’ai eu énormément de retours de lecteurs qui se sont amusés à faire des recherches sur Internet pour démêler le vrai du faux (ce qui se révèle, au final, assez difficile). C’est une méthode de lecture que je ne soupçonnais pas et que je trouve amusante et enrichissante pour le lecteur : il transforme Vintage en livre augmenté.

Dans cet esprit, on trouvera sur Youtube une « B.O. » du livre (suivre ce lien)

Un dernier morceau pour la route ?

La route de Memphis alors, avec Memphis, un instrumental de guitare (et pas de n’importe laquelle : une Flying’V de 1958, aussi proche que possible de la fameuse Moderne) par l’un des tous premiers guitar heroes, le génial et injustement méconnu Lonnie Mack :

 

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Catégories :Interviews littéraires

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7 réponses

  1. Merci pour cette interview fort intéressante, qui donne vraiment envie de lire ce livre !
    Merci Yvan et merci Grégoire Hervier.

  2. Ben merci pour l’interview, maintenant, yapuka ! 😉

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