Interview littéraire 2016 – Benoît Philippon

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benoit-philipponBenoît Philippon a frappé fort avec son premier roman noir, Cabossé. Son style épatant, et ses personnages qui le sont tout autant, font que c’est un roman qu’on ne peut oublier de sitôt. 

Et comme il a plusieurs cordes à son arc, réaliser un entretien avec lui ne pouvait être que passionnant. Je vous laisse donc savourer cet échange à sa juste valeur.

Lien vers ma chronique du roman

Merci d’avoir accepté mon invitation à la discussion. Avant de commencer, qu’est-ce-que je te sers à boire ?

Merci pour l’invitation. Et un verre avec plaisir. Un petit rhum Damoiseau, 3 ans d’âge, ce sera parfait, merci.

Question rituelle pour démarrer mes entretiens, peux-tu te définir en trois mots, juste trois ?

Un gentil vaurien (Copyright à Han Solo).

Avant de discuter roman, si tu nous parlais un peu de ton travail dans le milieu du cinéma…

Je suis fondu de cinéma depuis tout petit. J’étais bercé à Certains l’aiment chaud, Star Wars et Amadeus quand j’étais gosse. J’ai commencé à écrire très jeune, je suis passé par la case scénario pour arriver à la mise en scène.

Mon premier film s’appelle Lullaby. Je l’ai tournée en anglais avec un cast international (Forest Whitaker, Clémence Poesy, Rupert Friend) parce que c’était finalement plus simple de le faire « là-bas », mon cinéma étant très… américain. Enfin « indé » américain : Jarmusch, PT Anderson, Cassavetes, James Gray, les Coen ou même Tarantino

Puis je me suis lancé dans l’animation, parce qu’il y a avait des trucs de fous à faire, niveau histoire, et univers à créer, d’où mon second film, Mune, le gardien de la Lune.

Maintenant j’écris toujours mais dans un autre registre avec Cabossé. J’aime bien naviguer dans les genres et les supports. Ça devient un grand écart à trois branches, je sais pas trop à quoi ça ressemble du coup. Un trépied ? Bah au moins, comme ça c’est plus stable.

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Avoir écrit des scénarios et des dialogues, ça aide quand on se lance dans l’écriture d’un roman ?

De manière générale, je sais pas, dans mon cas perso, oui, parce que je savais que je me lançais dans une « ambiance » et pas dans une intrigue complexe, riche de rouages scénaristiques justement.

Ce qui allait primer serait l’humain, l’émotion et donc le ton. Et comme je voulais le ton résolument pop/noir/décalé/graphique, je voulais que les dialogues aient une couleur marquée.

Et c’est ce que je fais dans mes scénarios, donc, dans ce cas précis, oui, ça a aidé. Ça a même lancé le ton de l’écriture narrative globale, pas juste les dialogues. La narration s’est calée sur la couleur des dialogues au final.

Dans un livre, on maîtrise tout tout seul, ou presque. C’est une approche vraiment différente de ce que tu vis quand tu travailles avec une équipe de tournage ?

Exactement, c’est aussi la raison pour laquelle j’ai tenté l’écriture littéraire. Après deux longs-métrages, dont j’adore le côté collaboratif, j’avais besoin de faire une escale sur une expérience de création plus légère, donc plus personnelle, pour me libérer de certaines contraintes de temps, d’argent et de faisabilité.

Il y a finalement une plus grande liberté dans l’écriture que dans les tournages. Cela dit, je continue à préférer la fièvre du cinéma et justement les apports artistiques des différents collaborateurs, mais c’est bon de pouvoir naviguer sur ces deux supports selon son humeur.

Passons au plat. Si tu avais le choix, qu’aimerais-tu manger là, tout de suite ?

Harlem Jambalaya. Un plat cajun mixé à la soul food. J’adore. Et ça ferait un super titre de roman noir/pop.

Pourquoi un roman maintenant ? Et pourquoi un roman noir ?

Parce que, comme dit plus haut, j’avais besoin d’une parenthèse avec le cinéma. Noir parce que je sortais d’un film d’animation, et j’avais besoin d’un sujet et d’un ton adulte. Et grinçant parce que, quitte à pas faire de cinéma et à se dire qu’on va pas se censurer, ben on ouvre les vannes.

Donc j’ai voulu parler de tout ce qui me révolte et me met en colère à travers un perso rugueux qui dit les choses en silence avec des poings dans la gueule. C’était assez cathartique comme coup de gueule.

benoit-philippon-cabosseTon roman noir est paradoxalement lumineux (par intermittence). C’était une volonté de départ ?

Oui. Je construis toujours mes récits à partir de personnages abîmés qui se reconstruisent et vont vers la lumière, en tout cas vers une certain libération. Ça me permet d’aller loin dans le noir, sans me complaire dans le glauque.

Je suis un éternel optimiste et un grand rêveur, donc même dans le noir, faut qu’il y ait de la lumière. Y a même des licornes dans Cabossé, c’est dire si je suis schizophrène des genres.

Tu sembles avoir voulu particulièrement travailler tes personnages et leurs émotions. Cabossé est surtout un roman de rencontres, non ?

Oui, c’est ce qui m’intéresse le plus dans le storytelling. D’abord parce que je suis pas bon avec les histoires à tiroir et intrigues complexes. Y en a qui font ça très bien, moi pas. Par contre, j’aime creuser mes personnages, leur donner une âme, une vraie personnalité, et aller chercher l’émotion sous toutes ses formes.

En cinéma comme en littérature, je développe principalement le sensoriel, l’épidermique, l’émotionnel. Tant qu’on vibre, on n’a pas besoin d’une histoire compliquée. Ce qui ne la rend pas moins forte, bien au contraire. Enfin je trouve.

Ce sont les personnages plein de failles et de douleurs qui semblent t’intéresser le plus…

Oui, parce que c’est les fêlures qui nous définissent. Comment on les a subies, comment on les a dépassées, ou au contraire comment elles continuent à nous torturer. Puis, ce sont les rencontres de deux fêlures qui font une chimie qui m’intéresse. Une danse émotionnelle.

Et comme le filme Billy Wilder à la fin de Certains l’aiment chaud : personne n’est parfait. Tout le monde cache des fêlures, plus ou moins bien. Et d’ailleurs, plus elles sont cachées, plus ça m’intéresse d’aller les déterrer.

Roy, c’est l’inverse, ses fêlures s’affichent partout sur sa tronche cabossée. C’est en creusant qu’on voit la richesse de sa personnalité et de son humanité.

Ton écriture est pleine de bons et de beaux mots. Ça te vient comme ça ou est-ce-que tu as repris chaque scènes et dialogues ?

Alors j’ai plutôt de la chance, parce que ce ton me vient tout seul. C’est un peu comme si je branchais la radio et que le groove coulait tout seul. Ce qui est plus difficile c’est de structurer le tout, mais je pourrais développer une scène au fil de la plume sans m’arrêter, en écoutant mes persos se parler et me parler, parce qu’ils me font marrer.

Après, faut quand même que je leur fasse faire des choses intéressantes, sinon c’est comme un solo jazz qui s’éternise, ça devient chiant. L’important à la base, c’est d’avoir des persos bien colorés et funky.

J’ai pas peur de les sur-caractériser, donc quand ils se mettent à parler, ça part forcément en free style. Quand ils sont deux, c’est comme des boxeurs sur un ring, y a plus qu’à compter les uppercuts. Y a un mélange de sang, de sueur et de pouls qui palpite. Ça devient vivant.

Difficile pour nous de quitter des personnages principaux ou secondaires aussi forts. Ça a été ton cas également ?

Non, j’étais content de les quitter à la fin, parce que, comme Roy, je les trouvais bien là. On avait fait un chouette voyage ensemble. Et j’ai plein d’autres histoires et persos à raconter.

Après je suis toujours content de me replonger de temps en temps dans Cabossé. Et le livre audio qu’on a élaboré avec Xavier Gallais était un nouveau voyage avec ces personnages.

S’il y a un film (et c’est en discussion), ce sera encore une nouvelle étape pour les retrouver… différemment.

Ce blog est fait de mots et de sons. La musique tient-elle une place dans ton processus créatif ?

La musique tient une place dans toute ma vie. Il se passe pas une minute sans que j’écoute de la musique. Je supporte pas le silence. Et pendant le processus créatif, elle m’aide, elle m’inspire, elle pose une ambiance, un rythme, une couleur, qui m’aide à trouver un ton. Comme la musique d’un film.

Et pour terminer, je t’invite à choisir ton dessert préféré…

Je suis pas très dessert. Profiteroles maison ou cheesecake, ça marche toujours bien. Mais si t’as des accras de morue, je vais prendre ça plutôt 😉

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Catégories :Interviews littéraires

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8 réponses

  1. Bon ben Benoît est comme je l’imaginais ! Quelqu’un de vrai ! Et de nos jours, bon sang que ça fait du bien !! C’est vrai qu’on est plus portés par ses personnages que par l’intrigue et c’est peut être ça finalement qui m’a le plus touchée. Merci Yvan d’avoir posé les bonnes questions et à Benoît d’avoir joué le jeu.

  2. Et bien, et bien….Déjà que ta chronique m’avait convaincue, cette interview en remet une couche!!!!;) Des licornes dans Cabossé, mais pourquoi vous ne l’avez pas dit plus tot????!!!!!Allez je fonce droit sur cette sortie, et en plus je viens de visionner Mune, et j’ai adoré!!!! Génial, je le sens déjà que je vais me régaler!!!!!;)

  3. Cette entretien est comme le bouquin, tout en sensibilité.
    Merci à vous deux de nous montrer l’envers du décor.
    J’ai adoré Cabossés et je suis ravie à l’idée qu’il y ait une prolongation via le cinema.
    Mais j’ai surtout hâte de retrouver les mot (Les maux) de Benoit.
    Vite un nouveau livre !

  4. C’est une excellente interview 🙂
    J’ai beaucoup aimé Cabossé 🙂

Rétroliens

  1. Cabossé – Benoît Philippon | EmOtionS – Blog littéraire et musical – Chroniques, avis, comptes-rendus

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