Interview – 1 livre en 5 questions : La mort nomade – Ian Manook

1-livre-en-5-questions

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre. 5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

Ian Manook - La mort nomade

Ian Manook

Titre : La mort nomade

Sortie : 28 septembre 2016

Éditeur : Albin Michel

Lien vers ma chronique du roman

La boucle semble bouclée avec ce troisième tome des aventures de Yeruldelgger. Comment as-tu travaillé pour rester dans l’ambiance sans pour autant te répéter ?

Je n’ai pas eu de problème pour travailler ce troisième opus, parce que je n’ai jamais travaillé pour les deux précédents. Honnêtement, j’écris sans contrainte et sans planning. Juste par plaisir.

Par contre je me trimbale toujours et partout avec tous mes univers et mes personnages. Pas seulement ceux du roman que j’écris, mais ceux du prochain, des précédents et tous ceux des histoires que je n’écrirai jamais mais qui m’habitent quand même. J’ai parfois l’impression d’être un marchand de ballons qui se balade dans le monde réel avec tous ses personnages au bout de la main. Au lit, au restaurant, sous la douche, en voiture…quelques fois c’est encombrant.

Je me rends bien compte que j’en trimbale un peu trop et que ça me fait décoller du sol, souvent. Il m’arrive de planer un peu et de flotter dans mes univers plutôt que de garder les pieds sur terre. Je suppose que ça doit être horripilant de temps en temps pour mon entourage. Il faudrait demander à ma femme Françoise.

Mais ça me permet de toujours rester connecté à mes personnages et à leurs univers. En fait, je crois que j’habite plus souvent l’univers de mes romans que celui de ma vraie vie. D’ailleurs je pense que c’est le but du jeu pour un romancier. S’il veut inviter ses lecteurs dans l’univers qu’il leur propose, il faut qu’il l’habite vraiment. Si l’auteur n’est pas dans son univers pour les accueillir, mais qu’il reste à l’extérieur, ce n’est pas une invitation. Juste une visite. Et je suppose que le lecteur sent la différence.

Le roman débute avec un Yeruldelgger qui cherche la paix. Manque de bol… Avais-tu en tête tout ce qui allait arriver à ce « pauvre » homme ou t’es-tu laissé guider par tes personnages au fil de l’eau ?

Comme d’habitude, je commence par poser deux scènes en opposition juste parce qu’elles me plaisent « visuellement » et que j’ai envie de les écrire. Ces deux scènes, la découverte d’un corps par quatre artistes nomades un peu barrés et l’apparition de Yeruldelgger dans une position très délicate bien que parfaitement naturelle, donne le ton de ce volume plus décalé que les deux premiers.

Mais ma technique d’écriture reste la même : une fois ces deux scènes posées, tout m’échappe un peu dans la nécessité que j’ai de les faire se rejoindre, et de converger vers une fin dont j’ai juste une petite idée. Quand j’écris, j’ai souvent le sentiment d’être un cavalier novice sur un cheval mongol au grand galop dans la steppe. Je sais où je veux aller, mais l’essentiel de mes efforts, cramponné à la crinière de ma monture, est de ramener plus ou moins dans le droit chemin le cheval qui part dans tous les sens vers les quatre coins de la steppe.

Donc pour vraiment répondre à la question, c’est un exercice un peu plus sportif que de me laisser aller au fil de l’eau. Yeruldelgger, c’est vrai, ne cherche que la paix intérieur au début de ce roman, et il faut reconnaître qu’il fait beaucoup d’efforts pour y parvenir.

Mais, comme disait Audiard, l’homme de la  steppe, parfois rude, reste toujours courtois, mais la vérité m’oblige à vous le dire : certains commencent à les lui briser menu !

Après Les temps sauvages où le personnage d’Oyun prenait une place prépondérante, La mort nomade se recentre sur Yeruldelgger. Mais c’est également l’occasion de nouvelles rencontres, dont quelques personnages féminins très forts…

Au cœur du Soyombo, le motif géométrique qui symbolise l’unité Mongole, figure la représentation du Yin et du Yang avec, en plus, un point blanc dans chacune des deux couleurs. Ce point ajoute une signification supplémentaire au symbole, celui de l’égalité entre les sexes, puisque chacun porte en lui l’embryon de l’autre.

Je prends donc grand soin à construire des personnages féminins aussi forts et présents que mon personnage principal. Dans ce dernier volume de la trilogie, comme il n’aura échappé à personne que j’ai mis Oyun « en réserve de la République » dans Les temps sauvages, j’ai créé de nouveaux personnages féminins forts autant du côté des bons que des méchants, égalité des sexes oblige.

Et comme ce dernier opus traite essentiellement de la mort, j’ai voulu que des femmes y tiennent un rôle important pour deux raisons. Parce que les femmes, à travers l’enfantement, symbolisent la continuité de la vie dans un monde obsédé par la mort.

Et d’autre part, dans un registre plus quotidien, je voulais insister sur le rôle de certaines femmes qui reprennent les choses en mains quand les hommes se dérobent ou se déchaînent. Avec courage et obstination.

J’ai trouvé que ton style avait évolué et que tu avais injecté une sacrée dose d’humour dans ce tome 3. C’était une volonté de départ ou juste le reflet de ton état d’esprit du moment ?

Je t’ai entendu dire que j’avais dû « avaler un clown » pour ce dernier opus. Pourtant j’ai l’impression d’avoir toujours teinté mon écriture d’une bonne dose d’humour.

En fait, je dirais les deux mon Capitaine… A ce propos, je voudrais dire ma déception de ne pas vous voir tous monter, chaque 12 août, debout sur les tables un verre à la main déclamant  «  Ô capitaine, mon capitaine ! » pour rendre hommage à l’acteur Robin Williams. Nous ne sommes que quelques centaines à le faire chaque année mais j’espère que l’année prochaine, avec le relais des blogueurs et des internautes,  nous serons des milliers. Fin de la digression.

Donc les deux mon capitaine. J’ai eu la volonté d’introduire un humour plus décalé parce qu’il s’agissait ici d’aborder le thème de la mort qui, dans la tradition chamanique, est présenté de façon moins tragique que dans nos cultures occidentales. L’humour est une des représentations possible de ce détachement par rapport à la fatalité.

Et d’un autre côté, c’est vrai que le succès des deux premiers romans, ajouté à l’idée d’y apporter une conclusion attendue par beaucoup d’entre vous avec impatience, étaient de nature à me rendre d’humeur joyeuse. Voilà capitaine. Ô capitaine, mon capitaine !

Sans trop en dire, ce roman est à nouveau l’occasion pour toi de hurler ton dégoût de ce que tu appelles un viol écologique…

Même si je suis d’humeur joyeuse et d’un naturel optimiste, il n’aura échappé à personne que la fuite en avant de cette humanité égoïste nous prépare quelques belles catastrophes.

Ce qui m’attriste, c’est ce décalage entre les causes et les effets. On nous dit que nous détruisons la planète et que ce n’est pas bien. Mais la planète elle s’en fout. Aucun de nous n’en verra la fin. Elle peut se passer de nous la planète. Si toutes les forêts disparaissent, si tous les océans se vident, si l’air devient acide, elle n’en mourra pas pour autant la planète. Elle continuera de vivre, avec d’autres espèces que nous. Elle ne mourra que quand le soleil explosera dans quelques milliards d’années, ou si entre temps quelque chose la percute. Sinon elle survivra. A tout.

Ce que nous détruisons, c’est notre humanité, pas elle. Quand nous parlons de la destruction de la planète, nous parlons de notre propre destruction, pas de la sienne. Mais nous ne mettons pas toujours les vrais mots sur les vraies choses. Jusque dans les catastrophes annoncées nous usons de l’écologiquement correct. Ce sont nos enfants que nous asphyxions, leurs filles et leurs fils que nous empoisonnons, pas la planète.

Ce que j’essaye de montrer dans mes romans, c’est cette responsabilité collective dans notre malheur annoncé, ce cynisme meurtrier, cette avidité assassine. Mais aussi cette incapacité que nous avons tous à y résister. Quand nous nous indignons sur Facebook ou Google des pollueurs et des gaspilleurs, nous utilisons des outils qui nécessitent une énergie équivalente à celle produite par des dizaines de centrales nucléaires. Le vice est sans fin. Mais ce n’est pas une raison pour arrêter de crier sa colère !

ian-manook

Photo : Françoise Manoukian

Advertisements


Catégories :Interviews littéraires

Tags:, , , , ,

19 réponses

  1. Intéressants propos. J’avais bcp aimé le premier opus, un peu moins le second. J’attends dc avec curiosité la fin de la trilogie.

  2. Tu n’avais pas exagéré elle est démente cette interview 😍😍😍
    Mais quel talent et quel humaniste ce Ian Manook ! Je l’aimais. Après avoir lu l’interview, je l’adore 💖❤️💖❤️

  3. merci beaucoup pour cet entretien ! j’adore…. j’ai hâte de lire ce dernier Yeruldelgger ! j’ai tellement aimé les deux premiers….

  4. les deux premiers ont été des coups de coeur pour moi, sûrement le 3eme en prévision 🙂

  5. Adoré les deux premiers, m’étais faite offrir le premier en cadeau d’anniversaire, même, si tu te souviens, et je me suis offerte le 3, na ! 😀

    Super, je suis enfin contente d’entendre, de lire, un gars qui a compris et qui le dit que « Si toutes les forêts disparaissent, si tous les océans se vident, si l’air devient acide, elle n’en mourra pas pour autant la planète. »

    Ben non, elle va pas mourir la planète ! Nous, les animaux, les plantes, sans aucun doute, nous sommes mortels, mais la planète, elle a eu pire que nous et elle a tenu le coup. Elle nous survivra, faut que l’Homme arrête de penser qu’il est capable de la foutre en l’air et qu’il relativise : il est une fourmi et la terre sera encore là que nous sans doute plus. 😉

Rétroliens

  1. La mort nomade – Ian manook | EmOtionS – Blog littéraire et musical
  2. En fait, je crois que j’habite plus souve...

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :