Interview – 1 livre en 5 questions : Rien ne se perd – Cloé Mehdi

1 livre en 5 questions

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre. 5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

Mise en page 1

Cloé Mehdi

Titre : Rien ne se perd

Sortie : 18 mai 2016

Éditeur : Jigal polar

Lien vers ma chronique de ce formidable roman

Le sujet de base (les violences policières) est difficile. Vous êtes-vous posé beaucoup de questions sur la manière d’aborder les choses ?

Non. La plupart du temps j’écris comme ça me vient et je me pose les questions après…

Aux origines c’était surtout l’histoire de Mattia, Zé et Gabrielle, qui ne sont pas les héros du livre (car ils ne sont pas moteurs du récit), mais les personnages principaux. Comment survivre psychiquement aujourd’hui, c’était ça la question de base de l’intrigue.

La thématique des violences policières et de leur impunité juridique est venue après. Le choix d’utiliser un enfant était intéressant parce qu’il permet d’aborder le monde d’un point de vue naïf, incrédule. Et le choix d’utiliser un enfant bousillé permettait d’instaurer un paradoxe entre la représentation que les adultes, en Occident, se font de l’enfance (qui doit forcément, pour être heureuse, être tenue éloignée des problèmes d’adultes), et la réalité.

Oui, c’est avant tout une histoire de personnages…

Oui, à mes yeux la structure des personnages est plus importante que tout dans l’écriture. Le style, le développement de l’intrigue, ça passe après. Personnellement je ne peux pas m’intéresser à une histoire si je ne m’attache pas à celui ou celle qui la vit, même si l’histoire est passionnante. On est touché par l’histoire à condition de pouvoir s’y projeter, d’être proche des personnages.

C’était d’autant plus important avec ce thème des violences policières. Elles touchent la plupart du temps des personnes qu’on n’écoute jamais, qui ne comptent pas. Beaucoup de gens ont une sale image des banlieues. En pensant à ses habitants ils voient d’abord des délinquants (et se demandent rarement ce qui conduit à la délinquance, ils se concentrent sur les effets et non sur les causes) voire des terroristes potentiels pour les cas les plus graves. Dans ces conditions les bavures indiffèrent. Toujours la question de l’identification à l’autre…

Il fallait imaginer des personnages dans lesquels on puisse se projeter sans difficulté afin de pouvoir compatir à ce qu’ils vivent, et d’en éprouver toute l’injustice.

Le roman est principalement vécu à travers les yeux d’un petit homme de 11 ans au caractère très particulier. Un personnage auquel on s’attache fort alors qu’il se croit invisible. Ça a été difficile de lui donner une voix ?

Ça l’aurait été si j’avais pris le parti du réalisme. Je ne veux pas dire que le roman en lui-même ne l’est pas (il l’est bien trop malheureusement), mais il aurait été très compliqué d’adapter le ton de l’histoire, fond et forme, aux pensées qui peuvent réellement traverser l’esprit d’un enfant de onze ans.

Une fois prise la décision de ne pas faire une voix d’enfant réaliste les choses sont allées toutes seules.

Ce roman est aussi un récit sur la perte de repères et la difficulté de trouver sa place dans la société actuelle…

Aucun des personnages de Rien ne se perd n’a réussi à trouver sa place, en effet. Et je ne pense pas qu’ils y parviennent un jour. Au fond qui peut dire qu’il a trouvé sa place dans la société ? C’est un concept bizarre. Il dépend surtout de la capacité de chacun à incarner des valeurs et à fermer les yeux sur ce qu’il voit au quotidien. Dans Rien ne se perd, cette incapacité viscérale est exprimée à travers le personnage de Gabrielle, suicidaire chronique.

Au fond, quand on dit « trouver sa place » on entend surtout la question du positionnement social qui passe avant tout par le travail, la productivité. Dans Rien ne se perd, les choses sont un peu inversées. Les personnages qui incarnent le plus de valeurs sont ceux qui se retrouvent, volontairement ou non, exclus du système. La vie de Zé, par exemple, prend un sens lorsqu’il abandonne ses études, qui auraient pu le mener très haut, pour s’intéresser un peu plus aux gens.

Ce choix d’imaginer des personnages exclus du système n’est pas juste idéologique. Le bouquin parle des failles sociétales, institutionnelles, et on est moins à même de les remarquer quand on est « intégré » au système, parce qu’on a moins de risque d’y être confronté. Si on regarde le profil des personnes victimes de violences policières, en dehors des mouvements sociaux, ce sont rarement des Benjamin Durand titulaire d’un master de Droit. Mais le monde médiatique et politique, lui, est fait par des Benjamin Durand… la plupart du temps incapables, ou peu enclins à voir des problèmes qui ne les concernent pas, voire les renvoient à leur statut de privilégiés.

Les vraies questions identitaires se dessinent autour des communautés, des prises de position, des ressentis et non en fonction du rendement ou du niveau d’étude. Mais la société actuelle a tendance à tenter de gommer toutes ces questions, ou au moins à les rendre secondaires.

Le roman est très touchant quand vous y parlez de mal-être pouvant aller jusqu’à la folie. Comment se sent-on après avoir écrit des passages aussi forts émotionnellement ?

Toujours mieux qu’en les vivant ! L’écriture permet de récupérer des ressentis un peu chaotiques et de les mettre en ordre.

Je n’ai pas vécu directement ce dont je parle mais j’ai pu le vivre par procuration à travers des proches. Sur la question de l’enfermement psychiatrique, par exemple, et de tout ce qu’il induit, je me suis sentie bien mieux après l’avoir écrit. Comme si ça pouvait rendre justice à certaines personnes, même si les mots, les histoires, n’y suffisent jamais, et qu’en aucun cas je ne peux ni ne veux m’improviser porte-parole d’une cause ou d’une autre. J’essaie juste de me mettre « à la place de ». A chaque lecteur, lectrice de déterminer si cette tentative est crédible.

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Catégories :Interviews littéraires

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9 réponses

  1. Je souhaite vraiment le lire et cette interview ne fait qu’attiser cette envie!!!!!Bravo pour ce joli moment matinal!!!!Le café, l’interview, toussa toussa…..;)

  2. Celui là je me le fais à la rentrée 😊

  3. Comme d’hab, superbe interview,
    un de plus dans ma Pal

  4. Je le voulais déjà, je le veux toujours… oui, j’ai déjà fait mieux dans mes commentaires… dodo !

Rétroliens

  1. Aucun des personnages de "Rien ne se perd&...

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