Interview – 1 livre en 5 questions : Prendre Gloria de Marie Neuser

1 livre en 5 questions

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre. 5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

Marie Neuser - Prendre Gloria

Marie Neuser

Titre : Prendre Gloria

Sortie : 14 janvier 2016

Éditeur : Fleuve Editions

Le fait divers, que tu racontes à ta manière dans Prendre Gloria, est proprement ahurissant…

Surtout sachant que je n’ai pas « inventé » grand-chose… Les faits étaient là, absolument incroyables, scandaleux, tellement ébouriffants par eux-mêmes que je n’ai pas eu besoin de créer des péripéties ou des coups de théâtre tirés par les cheveux. En fait, tout est tiré par les cheveux, mais c’est la réalité !

Jusqu’au plus petit bouton de soutane, jusqu’au plus amer des quiproquos langagiers, jusqu’aux détails judiciaires, j’avais entre les mains une matière folle qui attendait qu’on la mette en ordre, qu’on réinstalle un semblant de  logique au cœur du chaos.

Car il y a d’un côté les faits proprement dits (ces 17 ans d’enquête flottante et hélas terriblement téléguidée), et de l’autre la logique : le comment, mais surtout le pourquoi. L’Italie n’a toujours pas réglé ses comptes avec cette affaire.

Aujourd’hui, plus de 20 ans après la disparition de Gloria, six ans après la découverte de son corps précisément là, devant le nez de tous, à l’endroit où elle avait disparu et où elle avait été cherchée sans trop y croire, et si mollement, les autorités italiennes enquêtent encore sur les motivations de chacun, sur les implications de chaque protagoniste de l’affaire. On essaie de déterminer qui savait, qui s’est tu, qui a maquillé, qui a détourné, qui a menti, qui a réellement retrouvé le corps. Le coupable est en prison, mais les responsables sont encore dehors, frais comme des gardons !

C’est une idée originale que d’avoir voulu parler  de la genèse de cette histoire dans un second temps, après en avoir raconté la partie anglaise dans le premier tome de ce diptyque. Pourquoi avoir fait ce choix ?

C’est avant tout un choix éditorial, qui m’a été proposé et que j’ai tout de suite accepté, parce que justement c’était malin !

En réalité, j’avais écrit les 2 tomes dans le sens inverse, suivant celui de la chronologie. Mais tout bien réfléchi, il était très intéressant de commencer par Prendre Lily, un tome proche du thriller, par la présentation du « monstre », puis de proposer Prendre Gloria qui analyse la manière dont une communauté entière a fabriqué ce monstre.

Ta construction narrative est absolument éblouissante et inattendue (si si, j’insiste). Pour le coup, avec ce second tome, on est très loin du polar… 

Pour ne pas dire que nous ne sommes absolument pas dans le polar ! On est dans le roman noir, le drame humain, l’étude sociologique et psychologique d’un microcosme qui engendre des monstres, les couvre et les absous.

C’est bien entendu ce qui m’a le plus passionnée dans ce travail, non pas une enquête, non pas un univers policier, mais l’enchevêtrement des composants de la société civile dans une tragédie humaine, la disparition d’une adolescente.

Un homme a tué, bien sûr : mais le plus noir, le plus abominable, ce sont les petites bassesses personnelles, l’incurie, le pouvoir, la légèreté, la bêtise de tous ces êtres qui ont gravité autour d’un passage à l’acte annoncé.

Comment as-tu fonctionné pour réaliser le travail de recherches et qu’est-ce-qui tient de la réalité et de la fiction ?

J’ai tout d’abord passé plusieurs mois à glaner tout ce que je pouvais trouver dans les médias à propos de l’affaire : des articles presque quotidiens dans le journal régional, « La Gazzetta del Mezzogiorno », les articles plus espacés mais plus fouillés des grands quotidiens nationaux, les émissions spéciales de la télévision italienne, dont la fameuse émission « Chi l’ha visto ? » qui n’a jamais lâché l’affaire ainsi que je le raconte dans le roman. Des piles de classeurs et des heures d’enregistrements…

Après avoir épluché tout ça, j’ai pu enfin (mais non sans grandes difficultés !) établir une frise chronologique. Heure par heure pour les premiers jours suivant la disparition, grâce aux rapports de police… !

Puis, le temps passant, il ne s’agissait plus que d’événements ponctuels (une mise en examen, un interrogatoire, l’ouverture d’un procès, l’abandon de certaines pistes ou au contraire l’ouverture d’une nouvelle) mais sur 17 ans, ça constitue un sacré corpus !  Je ne ratais jamais « Chi l’ha visto ? » et chaque semaine je faisais moisson d’anecdotes incroyables ou de révélations fracassantes.

Une chose en particulier m’a été d’une aide précieuse : la possibilité de filmer les procès en Italie. J’ai pu ainsi suivre des heures de procès des différents protagonistes, les regarder mentir en direct, étudier leurs mimiques, retranscrire toutes leurs répliques. Bien sûr je menais de front les recherches concernant l’affaire italienne de « Gloria » et l’anglaise de « Lily ».

Une fois l’histoire écrite… c’est-à-dire la vraie… je me suis retrouvée face à la même chose que les enquêteurs proprement dits : un maelström de faits illogiques et d’incohérences appelant parfois le rire désolé. Il y avait des témoignages douteux, des plaintes oubliées, des perquisitions refusées, des suspects soignés aux petits oignons, des pistes albanaises, des adolescents menteurs, des mèches de cheveux, des verres de pipi, des curés et des femmes de ménage se rejetant la faute de dissimulation de cadavres, un bouton de soutane qui aurait bien pu appartenir à Benoît XVI, des faux e-mail, des problèmes d’accent brésilien, des inscriptions codées sur les murs de la ville, des témoins qui décédaient brutalement et des tuiles disparues dans les combles d’une église… près d’un matelas taché de sperme ! Bref, un macabre et grinçant carnaval.

C’est là que j’ai pu glisser mon inventivité de romancière : dans tous ces interstices, dans l’esprit de chacun, pour que le triste sort de Gloria  ne soit pas uniquement un fait illogique parmi d’autres, un fruit du chaos, mais un maillon dans une chaîne implacable de motivations, un rouage parfaitement à sa place dans une machine. Réfléchir au « pourquoi » de chaque acte, en inventer les tenants et les aboutissants, les causes et les conséquences, les raisons et les nuances psychologiques m’a permis de tisser une étoffe qui tenait enfin debout. D’autant plus que Gloria venait d’être retrouvée quand j’ai commencé à écrire, et que médecine légale et police scientifique avaient obtenu des réponses implacables qui coinçaient tous les mensonges sur lesquels l’énigme avait été bâtie.

Tu as pris grand soin de modeler ton écriture selon les protagonistes et selon ce que tu décris. C’est bien davantage qu’un exercice de style, c’est l’ADN même de ce récit. N’avais-tu pas peur de te perdre dans ces multiples voix ?

Dès le début, quand j’ai songé à faire de cette affaire mon nouveau roman, je savais que ce serait une chorale. On ne pouvait rien faire avec une vision unilatérale. Le suc même de l’affaire, c’est la multitude, non pas observée de l’extérieur par un narrateur unique ou de l’intérieur par un seul protagoniste avec le nez dans le guidon comme dans Prendre Lily, mais expliquée par tous les protagonistes de l’histoire.

Ça me permettait de prétendre à la vérité, en fouillant dans l’âme (pure ou souillée) de chacun. Ma plume s’est coulée dans leur voix, leur vocabulaire, leurs rythmes personnels, leurs visions du monde. Ainsi un ouvrier roumain, un prêtre,  un grand bourgeois, un évêque, un adolescent ne peuvent pas parler ou aborder les choses de la même manière.

Certains parlent à la première personne, d’autres sont des troisièmes personnes observées de l’extérieur (comme par exemple le tueur, les enquêteurs ou les proches de Gloria) et cela crée un enchevêtrement de confidences, de témoignages et d’actes effectués à tâtons, de vérités inexprimées et d’ignorances.

Mais c’est grâce à cela que je ne me suis pas perdue. Parce que j’étais dans la tête de tout le monde, et que je pouvais faire du lecteur mon complice éclairé.

Marie Neuser

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Catégories :Interviews littéraires

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15 réponses

  1. Il faut déjà que je lise prendre Lily 😉

  2. Putain d’interview ! Bravo à Marie qui vient de me donner furieusement envie de la lire 😃

  3. Avec le travail acharné qu’elle a fourni, on ne peut que s’intéresser au résultat final!!!!Banco, donc 2 à ma wish!!!!!Merci pour ce grand moment!!!;)

  4. Super intéressant d’avoir le point de vue et les explications de l’auteure sur son roman, où effectivement il y a beaucoup de choses à dire!
    Chouette interview!

  5. Super intéressante cette interview. Objectif 2016 : lire le précédent et celui-là

  6. Bon sang, quel boulot de recherche! C’est impressionnant!

  7. J’ai Lilly et j’espère dire ♫ j’t’aime bien Lilly ♪ pour ensuite me faire le même effet et chanter
    ♫ Gloria, Gloria chiesa di campagna, Gloria,
    acqua nel deserto, Gloria, ♫
    ♪ lascio aperto il cuore, Gloria,
    scappa senza far rumore, ♪

    Bel interview et félicitation à l’auteure pour un travail pareil !

  8. Quand on lit ça…une seule envie… le lire!!!!

Rétroliens

  1. Prendre Gloria – Marie Neuser | EmOtionS – Blog littéraire et musical

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