Interview – 1 livre en 5 questions : Alabama shooting – John N. Turner

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre. 5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

John N Turner Alabama Shooting

John N. Turner

Titre : Alabama shooting

Sortie : 05 juin 2015

Éditeur : Editions de l’aube

Ce nouveau roman est basé sur un fait divers qui s’est déroulé en Alabama en 2010. Pourquoi avoir porté ton choix tout particulièrement sur cette affaire-là ?

Je m’intéressais au phénomène des shootings de masse qui sont devenus épidémiques aux Etats-Unis depuis la tuerie du Lycée de Colombine en 1999. Quand j’ai eu connaissance de cette affaire, dans la célèbre revue scientifique « Nature » j’ai immédiatement été intrigué par certains détails. Elle n’avait pas fait les titres des grands journaux internationaux, car la tuerie n’avait pas pris une envergure suffisante pour accrocher les médias.

Par chance, le revolver s’était enrayé, et l’auteur n’avait pas réussi à abattre les quinze personnes coincées dans la salle de réunion. Elle n’avait banalement tué « que » trois de ses collègues. Nous n’avions pas basculé dans la tuerie de masse de Virginia Tech, de l’école de Sandy Hook ou du cinéma d’Aurora qui ont marqué plus récemment les mémoires par l’ampleur « quantitative » du massacre à l’arme de guerre.

Mais j’avais été attiré par un détail. L’assassin n’avait rien de « classique ». L’auteure présumée ne rentrait dans aucune des cases « de profilage » établi par le FBI dans un rapport récent (jeunes hommes ou post-adolescents avec une histoire de maladie psychiatrique qui basculent après un épisode de désocialisation). Ici, nous avions une professeure d’université de 45 ans, diplômée de Harvard, mère de quatre enfants dont le plus jeune avait huit ans au moment des faits.

Après avoir gratté les dessous de l’affaire, je découvrais que son histoire personnelle était plus sombre qu’il n’y paraissait ! Je découvrais une trajectoire obscure dont j’avais envie de m’emparer pour construire une fiction.

Comment as-tu procédé pour réaliser ton travail de recherches concernant cette affaire et qu’est-ce qui relève de la réalité et de la fiction dans ton roman ?

J’ai lu tout ce qui avait été écrit sur l’affaire. Il y avait de longs articles dans des journaux américains, ainsi qu’un petit livre d’investigation publié en anglais. En marge d’un déplacement professionnel, je suis allé repérer les lieux. J’ai visité la maison qu’elle avait habitée dans la banlieue de Boston. J’ai pris des photos de sa maison, de son l’école, du collège de la ville. J’avais une trame, des lieux, une ambiance.

A partir de ces éléments, j’ai commencé le travail de fiction. La principale question à laquelle j’ai tenté de répondre était de déterminer quelle avait été la cohérence de sa trajectoire criminelle. Comment passe-t-on de la lumière à l’ombre ? Quelle mécanique subtile l’avait poussée à passer à l’acte ?

Je trouve que tu as une manière très scientifique de traiter les sujets de tes romans. C’est une déformation professionnelle ? 😉

Déformation professionnelle ? Oui peut-être ! Inconsciemment alors ! L’écriture d’un roman est pourtant aux antipodes du travail scientifique ! Un bon roman ne fonctionne que s’il est porté par l’émotion, et c’est précisément ce dont on cherche à s’abstraire dans les sciences !

Peut-être que tu poses la question car mes deux romans sont basés sur des faits réels. J’ai cherché à garder la véracité des faits et mettre en exergue des parcours singuliers… La fiction ici s’infiltre à travers le personnage principal.

La limite entre récit non-fictionnel et roman est fine, mais d’autres auteurs et non des moindres s’appuient sur des faits historiques qu’ils enrobent ou incorporent dans un roman (James Ellroy dans American tabloid, George Pelecanos dans Hard revolution). J’ai beaucoup moins de complexe depuis que j’ai appris que Madame Bovary avait été inspirée d’un fait divers !

L’écriture de ce roman t-a-t-elle permis de trouver certaines clés pour mieux comprendre le cheminement d’un tel meurtrier ?

Je n’ai pas fait d’étude de criminologie et je ne voudrais pas qu’Alabama shooting soit compris comme un cas d’étude « scientifique » de criminologie. Evidemment la criminologie rend des services aux investigateurs, mais dans ce projet j’ai choisi de décortiquer un cas particulier, de démonter des faits criminels pour remonter un personnage fictionnel. Bref, de construire un roman !

Evidemment, il y a de l’universel dans chaque cas particulier, mais avec toutes les limites dues à un cas particulier. Je ne raconte ici qu’une vie, celle de Joan Travers avec ses forces, ses faiblesses, ses blessures, ses mensonges, sa part de monstruosité et d’humanité… et surtout sa part de fiction…

Cette histoire permet également de poser le problème de la légalisation des armes à feu aux États-Unis…

En filigrane c’est une des questions de ce roman. C’est une question qui m’intrigue beaucoup. Comment cette société peut-elle être anesthésiée au point de ne pas voir le prix du sang de cette aberration légale ? Ce second amendement qui pouvait se comprendre au XVIIIe siècle, est devenu une aberration complète 250 ans plus tard. Mais la société américaine est totalement paralysée, intoxiquée par le lobby des armes à feu…

Mais il y aussi dans ce roman l’histoire d’une petite bourgeoisie intellectuelle précarisée, déclassée, le combat d’une femme dans un milieu profondément misogyne, l’enfermement d’une famille dans une spirale infernale… bref, beaucoup d’éléments constitutifs d’un vrai roman noir…

John N. Turner

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Catégories :Interviews littéraires

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14 réponses

  1. Bonjour Yvan,
    Voilà bien un roman qui m’a séduit, tant par son côté glaçant et clinique que par la personnalité de cette femme dont le parcours personnel contient tous les ingrédients pouvant mener au drame. Reste cette question cruciale: si elle n’avait pas eu accès à cette arme à feu, comment aurait-elle évoluer ? Amitiés.

  2. j’ai très très envie de le lire!

  3. « la tuerie n’avait pas pris une envergure suffisante pour accrocher les médias »… putain, quand tu lis un truc pareil, tu te poses des questions sur les médias… bon, je les connais, elles aiment le goût du sang et si pas assez de morts, pas intéressant.

    Tu vois, je ne connaissais pas cette histoire et c’est donc avec passion que j’ai lu l’interview. Je dois encore lire le premier roman du monsieur et ensuite, acheter le deuxième roman… dure la vie de lectrice, non ??

    Merci pour l’interview, ça donne envie de le lire !

  4. J’avais déjà noté ce livre mais..maintenant je le veux de suite….

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