Interview – 1 livre en 5 questions : Battues – Antonin Varenne

1 livre en 5 questions

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre. 5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

Antonon Varenne - Battues

Antonin Varenne

Titre : Battues

Sortie : 05 juin 2015

Éditeur : Écorce éditions

Lien vers ma chronique du roman

Je trouve que tu as su créer une atmosphère digne des meilleurs romans noirs américains, ceux qui se déroulent en pleine nature, tout en y insufflant des caractéristiques bien de chez nous…

C’était l’idée de départ, utiliser les ressources du Noir et du polar pour parler d’un coin de France que je connais, et bien sûr mes souvenirs de cette littérature américaine ont ressurgi.

Mais je ne suis pas un grand connaisseur du « nature writing », et mes quelques références vont de McCarthy à Williams (Fantasia chez les ploucs…), donc un spectre assez large, dont ne se dégageait pas une ligne claire. L’exercice finalement était plutôt de mettre à distance de ce que j’avais sous les yeux (le coin où je vis) dans une fiction.

D’ailleurs, certains personnages sont des amis, parfois avec leur véritable nom et leur propre physique, voire leur façon de parler… L’écueil était de ne pas faire un roman « régional », de viser quelque chose de plus vaste, universel : du coup ce n’est pas la nature décrite qui prime, mais la façon dont les personnages y trouvent leur place, leurs rapports.

Et c’est une chose que les américains font bien ; la comparaison doit vouloir dire que les objectifs que je m’étais fixés ont été en partie atteints. C’est un jeu d’équilibre entre décrire une région précise, exprimer ce qu’elle a de commun avec beaucoup d’autres endroits, et lui fabriquer une personnalité particulière, en accord avec les buts choisis de la fiction.

Tu alternes admirablement bien les scènes sur plusieurs modes temporels. Ça n’a pas été un peu un casse-tête de ne pas t’y perdre ni de perdre le lecteur (je tiens à préciser que c’est parfaitement bien maîtrisé) ?

Comme je voulais créer une intrigue avec plusieurs pistes et ramifications, qui trouvait ses origines dans le passé, j’ai construit le roman de façon à ce qu’il en soit le reflet. D’où ce jeu croisé entre des interrogatoires au présent, qui se déroulent après les faits, et dont la plupart des questions regarde le passé…

Les interrogatoires policiers reviennent sur les faits à mesure qu’ils arrivent dans les chapitres, et l’on découvre peu à peu les mensonges de chaque suspect interrogé, l’écart qui se creuse entre les faits et la façon dont ils sont racontés.

Je ne suis pas un adepte des intrigues trop torturées, alors pour écrire Battues, pour la première fois je me suis fait un tableau, un calendrier, des trames par personnage, bref, tout le tintouin des pondeurs d’intrigues !

La ville où se déroule l’intrigue est fictive (d’ailleurs elle n’a pas de nom, tu l’appelles R.). Pourtant tes descriptions sont si crédibles que j’ai eu l’impression que tu parlais d’endroits que tu connais bien…

Bien sûr. Les lieux – dont j’ai parfois gardé ou un peu modifié les noms, parfois rendus anonymes – sont des endroits et des villes ou villages du coin du Limousin où j’habite.

Il y a deux raisons au fait que je voulais « noyer le poisson » (même si pour les habitants de « R. », il y a peu de doute à la lecture du livre) : ne pas être « régional », et puis ne pas casser de sucre sur cette campagne qui souffre déjà d’une réputation de trou sans fond. Si j’avais vécu dans le Morvan ou les Cévennes, j’aurais pu écrire le même livre je pense, avec des tonalités naturelles différentes, mais une intrigue qui aurait pu être la même.

Je ne voulais ni montrer du doigt, ni stigmatiser ; les intérêts qui s’opposent dans cette histoire, les conflits et les violences, ils ne sont pas creusois, il y en a partout. Et puis aussi, de prendre des libertés par rapport aux lieux, cela me permettait de ne pas limiter la part d’imaginaire, de l’utiliser quand j’en avais envie, de lâcher la réalité pour aller là où mes personnages le voulaient.

Bien sûr il y a des meurtres, mais ce sont surtout les relations humaines que tu t’attaches à décrire tout au long de cette histoire…

Bien sûr il y a des meurtres… Oui, cette sorte d’obligation du polar… C’est une question qui me dérange en ce moment. J’ai écrit Battues il y a trois ans, avant Trois mille chevaux vapeur, ma première incursion dans ce qu’on appelle le roman d’aventure.

Là encore il y est question d’un tueur, mais Trois mille chevaux vapeur était une tentative d’explorer un autre genre, dans lequel le bien sûr il y a des meurtres ne serait plus un dictat. Où les relations humaines, qui sont toujours le vrai intérêt d’un roman, prendraient le pas sur des intrigues marquées par leur genre. C’est ce que j’essaie de continuer dans le livre que j’écris en ce moment, d’ailleurs une sorte de suite, un prolongement de Trois mille chevaux vapeur.

C’est la première fois que je tente cet exercice, difficile (de reprendre un univers identique, alors que j’aime changer d’un livre à l’autre), mais qui traduit cette envie de creuser cette nouvelle piste. Je n’invente rien, mais j’essaie d’être fidèle à mon écriture et mes aspirations, ce que je comprends autrement avec les années.

Même si tu ne le fais pas de manière militante, ce récit est un vrai cri d’amour pour la nature…

Il y a dans Battues des descriptions plutôt sarcastiques de quelques militants écologistes… Une méfiance dont j’ai du mal à me défaire. J’aime la nature parce que j’aime y vivre, que je ne supporte plus la ville après quelques jours.

Pourtant mon éveil aux questions environnementales est plutôt lent et tardif. Je suis en train de les prendre en plein front et de plein fouet ces derniers temps. Sans doute cette sensibilité était déjà là quand j’écrivais Battues, mais pas aussi forte qu’aujourd’hui.

Si ma méfiance vis-à-vis des militants obtus ne change pas, la colère et l’engagement de ceux qui se battent pour la nature m’est de plus en plus sympathique. Et l’expression « se battre pour la nature » n’est plus à la hauteur, parce qu’elle évoque quelques allumés enchaînés à des arbres alors que c’est un combat planétaire, scientifique, économique et politique, mené contre des intérêts féroces et un nouvel obscurantisme effrayant.

On pourrait reparler des américains pour boucler la boucle du « nature writing » : en ce moment Darwin n’est pas à la fête aux US, ni les climatologistes qui essaient de nous mettre en garde contre nos comportements de consommateurs. Pas touche à Eve et Adam ni aux glaciers : Dieu est aux manettes, alors silence… Dans Battues, les hommes sont aux commandes, aucun doute là-dessus.

Antonin Varenne

Publicités


Catégories :Interviews littéraires

Tags:, , ,

16 réponses

  1. Intéressant point de vue de l’auteur sur notre monde qui court obstinément vers sa fin, sans se poser de questions, sauf pour quelques rares personnes qui ont un minimum de conscience. Il est sidérant de voir l’aveuglement d’une grande partie d’entre nous, persuadés que la Terre est leur chose, et qu’elle peut encaisser tous les abus…. Plus dure sera la chute.
    En tout cas, je note ce « Battues » pour une prochaine lecture.
    Merci l’ami… 🙂

  2. Je me le note cet auteur à découvrir!!!!;) Je commencerai certainement par le premier, mais celui ci a trop d’echo dans l’actualité pour qu’on y passe à coté! 😉

  3. Oh yesssss la suite de « Trois mille chevaux-vapeur » !!! C’est trop bon de lire ça !
    Merci pour cette passionnante interview. Si je comprends bien « Battues » est un roman écrit avant « 3MCV » ? Est ce une réédition ?

  4. Bon ben super interview encore une fois – et qui me confirme tout le bien que je pense d’Antonin Varenne, un auteur intelligent qui n’hésite pas à chatouiller, voire à exploser les limites du genre pour nous rappeler que le polar, ou la littérature « noire », c’est avant tout de la littérature. Sa réponse à ce sujet est particulièrement passionnante.
    Je n’ai pas encore lu « Battues », pris que je suis dans les innombrables lectures de la prochaine rentrée littéraire, mais j’espère pouvoir m’offrir une récréation durant l’été et m’y plonger… Merci en tout cas Yvan ! 🙂

  5. Notéééééééééé ! et là, tu vas m’attribuer le prix du commentaire le plus pertinent de ce blog 😀

    J’aime la ruralité, je la connais, mais je hais les gens qui, venant de la ville, veulent que la campagne tourne comme la ville… ceux qui rouspètent sur les vaches qui broutent paisiblement mais hurlent lorsque le pré est transformé en des tas de petits immeubles ! Là, ils aimaient les vaches… moi, je ricane !

    Et je sors de suite ! Yvan, tu es comme un divan, on entre, on s’installe et te voilà témoin de nos pensées…

  6. Ah, Antonin Varenne dans cette collection que je découvre et qui me scotche déjà.
    J’ai hâte.
    Merci pour ce bel entretien qui nous en apprends beaucoup sur aussi sur les motivations de l’auteur

Rétroliens

  1. Battues – Antonin Varenne | EmOtionS – Blog littéraire et musical

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :