Interview – 1 livre en 5 questions : Une putain d’histoire – Bernard Minier

1 livre en 5 questions

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre. 5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

Bernard Minier - Une putain d'histoire

Titre : Bernard Minier – Une putain d’histoire

Sortie : 23 avril 2015

Éditeur : XO

Lien vers ma chronique du roman

Tu as donc décidé de t’éloigner de tes personnages habituels, le temps d’un roman. Avais-tu envisagé d’expatrier le commandant Servaz pour les besoins d’une nouvelle enquête ou même de relancer ton intrigue laissée en suspens ?

Parlons déjà de ce livre-ci. Il est né d’une envie, d’un désir que j’avais depuis longtemps de mettre en scène un personnage adolescent et de parler de cette période cruciale dans une vie.

Mais, bien sûr, Servaz ne va pas rester en congé très longtemps. Et il est plus que probable que sa prochaine enquête va le conduire dans d’autres pays d’Europe. Quant à Hirtmann, qui sait où il se cache ?

Pourquoi cette volonté de placer cette intrigue aux États-Unis ?  Est-ce uniquement pour cette volonté affichée de rendre hommage aux thrillers américains, comme tu en parles dans la postface ?

C’est une des raisons, mais ce n’est pas la seule. Il y a en effet cet hommage au thriller américain, mais encore davantage à ce mythe américain de la jeunesse, qu’on trouve non seulement dans les livres mais aussi dans les films, d’American Graffiti et de Stand by Me à l’Elephant de Gus Van Sant.

Au cours de ma propre jeunesse, de mes propres adolescence et pré-adolescence, j’ai en effet lu avec passion non seulement Stephen King, mais aussi Salinger, Melville, Twain, plus tard Faulkner, Steinbeck, Kerouac, Capote, Styron, et un tas d’autres. Et ce qui me fascinait chez les premiers cités, en tant que jeune lecteur, c’était leur capacité à parler de l’âge que je traversais alors.

C’est ça le point de départ. Cette jeune nation (par rapport à notre vieille Europe) aime les héros jeunes. Non pas que nous manquions de grands textes sur la jeunesse (je pense au Grand Meaulnes ou, dans un autre genre, au Malpertuis du belge Jean Ray). Mais les auteurs d’Amérique du Nord ont été parmi les premiers que j’ai lus, parmi les premiers à m’avoir donné le frisson et le goût d’écrire. Alors, tout naturellement, j’ai voulu leur rendre hommage.

Sans doute y a-t-il aussi un peu de provocation (et peut-être de revanche) de ma part en pensant à ce condescendant professeur de français qui, tout en saluant très tôt mes qualités d’écriture, se moquait alors de mes lectures. Le genre de prof sectaire qui t’aurait dégoûté des livres (et je respecte infiniment ce métier : je suis moi-même fils de professeur). Mais, à treize ans, j’étais persuadé d’en savoir déjà autant que lui sur ce qui fait la valeur d’un texte. Je me prenais très au sérieux.

Outre le scénario (machiavélique), on se croirait réellement dans un roman américain. Un tel récit n’aurait pas pu se faire sans que tu passes du temps sur place, selon toi ?

Je sais que les points de vue là-dessus divergent. Après tout, Jules Vernes n’a pas visité les endroits qu’il décrit. Et on pourrait citer de nombreux autres exemples. Mais Jack London aurait-il pu écrire Croc Blanc et l’Appel de la Forêt sans avoir été trappeur et aventurier ? Melville Moby Dick sans avoir été marin ? On pourrait multiplier à l’envi exemples et contre-exemples.

Disons que plus le matériau dont dispose au départ un auteur est authentique, plus ce qu’il inventera ensuite sera intéressant et loin des clichés – que mieux il connaît son petit monde romanesque, plus ses possibilités de choix créatifs seront nombreuses. Si tes connaissances sont par trop limitées, tu as de grandes chances de sombrer dans la caricature et le poncif. Après, il y a des lecteurs qui aiment ça, les stéréotypes…

Par exemple, il y a cette scène où Henry court à travers la forêt. Ce n’est pas une forêt classique, c’est une forêt ombrophile. La forêt ombrophile, ce sont des arbres immenses, touffus, qui montent jusqu’au ciel et qui privent les sous-bois de lumière. Sous ce dais, on a l’impression d’être au fond d’un océan vert : de la mousse sur chaque branche, chaque tronc, chaque rocher… des fougères, des ruisseaux… un sol spongieux, noir – et la pluie qui touche continuellement chaque étage, chaque strate de feuillages, qui luit sur les troncs et qui imbibe tout…

Je me demande comment j’aurais pu écrire une telle scène sans avoir été sur place ! Pareil pour les scènes sur le ferry. Il fallait avoir la disposition des lieux très précisément en tête pour les écrire. Il fallait avoir parcouru ses coursives et ses ponts.

Nabokov, dans ses cours de littérature à l’université Cornell, obligeait ses étudiants à apprendre par cœur la disposition de l’appartement de Gregor Samsa ou du wagon d’Anna Karénine.

L’île elle-même, je n’aurais pas pu l’imaginer dans ses moindres détails, à la fois très concrets et fantasmagoriques, sans avoir visité plusieurs de ces îles extraordinaires au préalable. Mais, comme je l’ai dit, il y a maints exemples de livres remarquables écrits par des auteurs qui n’ont jamais quitté leur bureau… Je dois manquer d’imagination…

Une histoire pareille doit demander une sacrée méthode de travail, pour arriver à construire un tel scénario en béton armé, non ?

Assez curieusement, le scénario a été assez facile à mettre en place. Ça a même été plus facile que pour les précédents. Parce qu’une fois que j’avais l’histoire en tête, la structure s’imposait.

Après, bien sûr, il y a toujours des moments où on s’arrache un peu les derniers cheveux qu’on a sur le crâne à faire s’emboîter les pièces du puzzle – mais ça c’est de la plomberie, de la tuyauterie, pour ainsi dire…

C’est très amusant mais ce n’est pas l’essentiel : l’essentiel ce sont les personnages, l’atmosphère, les émotions, les mille et un détails qui font la « chair » du livre, et, bien sûr, l’écriture…

Nous sommes dans un vrai thriller, mais ça ne t’empêche pas de développer de fortes thématiques sur le passage à l’âge adulte ou encore les nouvelles technologies…

Oui, mais si on y regarde de plus près je l’ai toujours fait.

Regarde cet épouvantable naufrage en Méditerranée le mois dernier : dès 2012, dans Le Cercle, il y avait le personnage secondaire de Drissa Kanté, migrant ayant échappé à la noyade, contrairement à ses infortunés compagnons, et je soulignais la barbarie des passeurs, mais aussi des garde-frontières et des bédouins tout le long de leur périple.

Regarde ce rapport paru il y a peu selon lequel presque 100% des femmes seraient importunées ou harcelées dans les transports. Or N’éteins pas la lumière parle de quoi ?

Ici, il est aussi question de surveillance et de la fin de la vie privée… Et, indirectement, de la NSA. En plein vote de la loi sur le renseignement ! Mais regarde comme tout ça est logique : qui sont ceux qui s’exposent le plus, se mettent le plus à nu sur Internet ? Les ados, précisément. Edward Snowden a dit que « les enfants qui naissent aujourd’hui ne sauront pas ce que les mots vie privée veulent dire ».

Alors oui, mes ados vivent sur une île, loin du continent, mais c’est « une île de verre » (Glass Island) au regard des systèmes d’écoute, des antennes et des satellites que le puissant Grant Augustine a à sa disposition. Comme le dit un personnage du livre : « la révolution numérique est en train de bâtir brique par brique le rêve millénaire de toutes les dictatures – des citoyens sans vie privée, qui renoncent d’eux-mêmes à leur liberté »…

MINIER1

Publicités


Catégories :Interviews littéraires

Tags:, , ,

55 réponses

  1. Très intéressant, encore plus envie de découvrir ce livre!!!!!;) Le message est passé de mon coté, je vais le lire!!!!!;)

  2. Je l’ai presque fini et je dois dire que je suis bluffée aussi!
    Pas besoin d’aller loin pour avoir d’excellents auteurs de thriller. .. 🙂

  3. Dieu que je les adore tes interviews ! Et celle-ci est passionnante !’

  4. Je vais le commencer…héhé!!!!!

  5. Très belle interwiew encore une fois mon cher Yvan !! tu vas finir par l’avoir ta carte de presse ! 🙂

  6. Et ben , que dire putain d’interview.
    Décidément j’adore cet exercice.
    5 questions et pas une de plus et on a l’essence du livre.
    Merci à vous deux pour votre générosité. 🙂

  7. rhalala rhalala rhalala …. tu me donnes du temps en plus d’une PAL énorme !!!!!

  8. Je vais vite sortir Une putain d’histoire de ma PAL !!! 😀

  9. Après la rencontre au salon du livre de Paris. J’ai vraiment hâte 😉

  10. J’avais déjà très envie de le lire, mais là, je suis encore plus impatiente de le recevoir ^^

  11. Je vais attendre St Maur en Poche pour me le prendre et le faire dédicacé il ira ainsi rejoindre le Glacé que j’ai fait dédicacé la bas il y a 2 ans. J’ai lu aussi récemment n’éteins pas la lumière que j’ai dévorée.

  12. Putain d’interview et putain, j’ai pas encore lu cet auteur qui se trouve pourtant dans mes étagères ! Je suis tout Glacée en pensant à tout ce qu’il me reste encore à lire dans mon Cercle des Livres à Lire dans l’immédiat ! Oh, n’éteins pas la lumière, Yvan, je dois encore noter cette putain d’histoire et voir si je la lis avant ou après Dust… ou Révélée !

  13. Bon ben j’ai pas pu résister … Faut dire que je n’ai pas le temps de me pmonger dans le livre en ce moment mais vu que j’en suis au tiers en 2 jours je ne désespère pas de vite le cntinuer
    Qui n’a pas rêvé de revenir à ses années d’adolescence et ça Bernard l’a fort bien compris !!
    Bon je n’ai pas trouvé jusqu’à présent un temps mort et je retrouve vraiment l’auteur dans celui ci

    Je me régale Merci Yvan pour cette belle interview et merci à Bernard d' »avoir été aussi éloquient

  14. Difficile de passer à côté après un tel échange. Bernard nous donne vraiment envie de plonger direct dans son bouquin qui est pour moi une de ses plus belle réussites. Merci Yvan , grâce à toi, encore une belle interview qui laisse à l’auteur le loisir de s’exprimer pour notre plus grand plaisir 🙂

Rétroliens

  1. Une putain d’histoire – Bernard Minier | EmOtionS – Blog littéraire et musical

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :