Interview littéraire 2014 – Charles Bonnot, traducteur

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Je poursuis mes entretiens en rapport avec les différents métiers du livre pour mettre une nouvelle fois en lumière un maillon essentiel de la chaîne : le métier de traducteur

C’est au tour de Charles Bonnot, qui a déjà travaillé pour plusieurs maisons d’édition et qui s’est tout dernièrement illustré en traduisant deux romans pour Super 8 Editions : The Rook et John meurt à la fin.

Devant le coté délirant et débordant d’idées de ces deux romans, j’ai eu envie d’en discuter avec le traducteur concerné. Un grand merci à Charles Bonnot pour avoir pris le temps de parler de son métier avec une si belle passion, et de nous décrypter le boulot qui se cache derrière les traductions des deux romans cités plus haut.

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Comment définiriez-vous votre métier de traducteur ?

Comme un travail sur le texte avant tout. On construit un texte en français, en bricolant, un peu à la manière d’un artisan, à partir de ce que nous offre le texte original, dans mon cas le texte anglais. On est au service du texte que l’on transmet, on travaille dans l’ombre mais sans s’effacer complètement car on passe notre temps à faire des choix et à trancher. Il s’agit alors de prendre ses responsabilités et on ne peut pas faire comme si n’importe qui avait pu arriver au même résultat, il faut savoir pourquoi on a fait les choses ainsi.

Hasard ou envie ? Comment en arrive-t-on à la traduction ?

Les parcours des traducteurs sont extrêmement variés et il est vrai que certains s’orientent vers cette carrière un peu par hasard, du fait de rencontres avec des éditeurs par exemple. Les premières formations de traducteurs (master) ont du reste été ouvertes assez tardivement.

Dans mon cas, c’est le fruit d’une envie qui date du début de mes études d’anglais et j’ai eu la chance de pouvoir faire le master pro de Charles V (Université Paris-Diderot) qui a été une très belle expérience et m’a beaucoup appris. Ensuite les choses se sont enchaînées, j’ai fait un stage de fin d’étude chez Sonatine au cours duquel j’ai fait pas mal de relectures de traductions et comme les choses se sont bien passées avec eux, ils m’ont proposé un contrat pour un roman paru au Cherche Midi car les deux maisons sont liées. Depuis je travaille régulièrement avec eux, surtout pour Super 8, qui est en quelque sorte la petite sœur de Sonatine.

Avez-vous une méthode bien rodée et si oui laquelle ?

Je suis assez méthodique dans ma manière de faire, même si je ne pense pas qu’elle soit très originale. Je lis le texte intégralement une fois, puis chaque matin je relis le passage que je vais traduire pendant la journée. Je fais un premier jet sans utiliser de dictionnaire, en laissant des trous, puis un deuxième en remplissant. Ensuite je repasse dessus autant de fois que nécessaire pour « lisser » le texte. Je relis le travail de la journée le lendemain et ainsi de suite jusqu’à la fin du texte. Enfin, idéalement, je laisse ma traduction de côté pendant quelques semaines et je fais une relecture globale avant de l’envoyer à l’éditeur.

Vous permettez-vous de vous éloigner de la traduction littérale pour vous rapprocher davantage du sens ? En d’autres termes, quelle est la part de création dans une bonne traduction ?

Vaste question ! La part de création est inévitable et une traduction littérale serait illisible. Donc oui, on prend certaines libertés avec le texte anglais, parce qu’un traducteur passe par une phase d’interprétation de ce qu’il a sous les yeux. Il faut donc faire des choix et trancher en essayant de servir le texte et de créer un tout cohérent qui rende au mieux l’expérience de lecture que l’on a pu avoir en découvrant le texte anglais. C’est un équilibre difficile bien évidemment, car il ne faut pas trop chercher à corriger le texte ou à écrire ce qu’on aurait voulu lire. C’est souvent au cas par cas en fait, mais je pense tout de même qu’un traducteur doit prendre des responsabilités car en dehors de l’auteur c’est lui qui est au plus près du texte.

Ensuite, en règle générale, il y a des catégories et des passages d’un texte qui se prêtent aux choix et aux adaptations, par exemple les jeux de mots, certains noms, comme dans The Rook où il y a toute une hiérarchie administrative créée par l’auteur qu’il a fallu rendre en français. Il y a donc une part de création dans ces cas là en effet.

David Wong - John meurt à la fin                                                 9782370560049_1_75

Vous avez récemment magnifiquement traduit deux romans pour les éditions Super 8, j’ai été bluffé par le boulot réalisé. Deux romans qui n’ont pas dû être faciles à traduire. Pouvez-vous nous parler plus particulièrement de ces expériences à traduire « The Rook » de Daniel O’Malley et le complètement barré « John meurt à la fin » de David Wong ?

Merci pour le compliment ! Ils n’ont pas été très faciles à traduire, mais c’est souvent quand le texte résiste que l’on finit par avoir des prises dessus, à force de chercher des solutions aux problèmes et aux questions qui s’accumulent. C’est pour cette raison que la deuxième moitié d’un roman semble souvent plus facile à traduire que la première, car on rentre vraiment dans la logique du texte.

Les textes ont des points communs, et mon travail sur The Rook, que j’ai traduit en premier, m’a servi pour John meurt à la fin. J’ai notamment profité des remarques du relecteur et de l’éditeur pour améliorer ma deuxième traduction. Les deux romans sont assez « cinématographiques » : les influences et les références viennent surtout du cinéma, il y a beaucoup d’effets de chutes, de gags visuels, de scènes d’action, etc. John meurt à la fin a d’ailleurs été adapté au cinéma et je ne serais pas surpris si The Rook l’était. Il fallait donc chercher à rendre le rythme tout en conservant la précision des scènes telles qu’elles étaient décrites dans le texte, c’est sans doute ça la plus grande difficulté en réalité, d’autant que les deux livres sont très drôles, ce qui demande d’être assez concis et percutant.

Pour The Rook, la difficulté plus spécifique était de travailler sur la distinction des deux voix du personnage de Myfanwy : celle qui écrit les lettres et celle qui les lit. La première est timide, effacée, méthodique et la seconde est perdue (puisqu’elle est amnésique), bordélique et ne se laisse pas faire, elle a beaucoup de répartie. Il fallait essayer de concilier les deux, d’autant que c’est assez différent de travailler un texte à la première personne (les lettres) et un texte à la troisième personne (la narration globale).

Pour John meurt à la fin, c’était plus une question de ton je dirais, puisque le texte propose de l’humour potache, du gore, des considérations assez sombres, etc. Ce n’est pas forcément évident de passer la journée sur un passage avec des monstres dégueux qui dévorent des humains ! D’ailleurs j’ai travaillé sur une période assez ramassée pour John meurt à la fin, alors que The Rook avait été un travail au long cours.

Doit-on réellement entrer en osmose avec auteur et son texte pour bien le traduire ?

Moins avec l’auteur qu’avec la voix narrative je pense. Je me suis rendu compte qu’à mesure qu’on avance dans le texte on finit par trancher en se disant : « c’est comme ça qu’il le dirait » en ayant en tête le narrateur ou le personnage principal plutôt que l’auteur. J’en ai fait l’expérience au cours ma première traduction où le narrateur était un peintre qui devenait fou et dans The Rook, d’autant que le roman joue beaucoup sur la transformation psychologique de Myfanwy, qui s’affirme au fur et à mesure. Dans John Meurt à la fin, c’était un peu pareil, même si je me sentais un peu moins « proche » du personnage, là c’était plus une ambiance à la fois très drôle et assez sombre que je cherchais à retranscrire.

En général, êtes-vous en contact avec l’auteur durant la phase de traduction ?

Non, jusqu’à présent je n’ai jamais été en contact avec les auteurs des romans que je traduisais. Le dialogue a surtout lieu avec l’éditeur et avec le relecteur en réalité, une fois qu’on a remis sa traduction.

Quelle part prend la traduction dans la réussite d’un roman, selon vous ?

Difficile à dire. Si on parle de réussite commerciale je pense que c’est assez secondaire, des ouvrages moyennement bien traduits, à cause de délais trop courts par exemple, peuvent très bien marcher si l’auteur est très connu, que l’histoire plaît, que le livre bénéficie d’une grosse campagne ou est adapté au cinéma par exemple. Je crois que c’est le côté un peu ingrat de la traduction : elle peut peser sur la réussite d’un texte mais plus difficilement y contribuer. Comme le disais un de mes collègues, en dehors des traducteurs ou des universitaires les gens disent généralement « J’ai lu Dostoïevski. » pas « J’ai lu Dostoïevski traduit par Untel ».

Ensuite, si on prend une approche plus globale, la traduction sert le texte en le rendant accessible et en conservant autant que possible ce qui fait son sel. Mais c’est toujours de l’ordre du « presque » et ça peut être finalement difficile de séparer ce qui vient de l’auteur de ce qui vient du traducteur, dans la mesure où le second cherche à reproduire ce qu’a fait le premier.

Comment évolue le métier actuellement ? Peut-on dire que les traductions sont meilleures que par le passé ?

Je ne serais pas aussi affirmatif, le niveau global des traductions publiées aujourd’hui est peut-être un peu meilleur car on accorde sans doute plus d’importance aux traductions, notamment dans certains genres qui pouvaient être un peu « sacrifiés » autrefois, par exemple les polars ou les biographies. Mais on peut très bien tomber aujourd’hui sur des traductions bâclées et lire des traductions moins récentes qui ont très bien vieilli. Ce qui est vrai, c’est que les textes traduits sont souvent tributaires de phénomènes éditoriaux propres à une époque, ce qui peut donner l’impression que d’anciennes traductions ne résistent pas bien au temps. On avait par exemple plus tendance à franciser certaines références culturelles par le passé, ce que l’on fait un peu moins aujourd’hui, tout simplement parce que les cultures anglophones sont bien plus présentes dans l’esprit des lecteurs. Le traducteur d’alors n’était pas forcément moins bon, il répondait à une demande éditoriale moins favorisée aujourd’hui.

L’évolution du métier est un peu difficile à évaluer de mon point de vue, il faudrait demander aux associations comme l’ATLF (Association des Traducteurs de Langue Française) ou la Société des Gens de Lettres. Mon impression, fondée sur ce qu’en disent des traducteurs plus expérimentés, c’est que le métier s’est « professionnalisé » au sens où il existe plus de formations spécifiques, des associations de professionnels, des cotisations sociales mieux définies, des publications de grilles tarifaires, etc. Le traducteur est moins seul notamment grâce à internet, et peut-être un peu mieux reconnu, mais son travail n’a pas fondamentalement changé à mon avis.

Avez-vous des envies de vous lancer dans l’écriture également ?

Ca ne fait pas vraiment partie de mes projets à l’heure actuelle, peut-être que ça viendra plus tard.

Quels sont vos prochains projets ?

La suite de John Meurt à la fin, toujours chez Super 8. J’ai justement reçu le texte aujourd’hui, je vais voir où David Wong va nous emmener cette fois-ci !

Le mot de la fin ?

Les traducteurs ne font pas que passer.

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Catégories :Interviews littéraires

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26 réponses

  1. intéressant entretien, et particulièrement complet, sur ce métier de l’ombre, et pourtant tellement important pour le plaisir que l’on peut avoir à lire un livre. J’ai eu à faire l’expérience de traductions bâclées qui m’ont pourri ma lecture.
    Compliments à Charles Bonnot, et à l’interviewer pour la pertinence de ses questions … 🙂

  2. Vraiment super intéressant cette interview on en apprends plus sur ce métier!!!!Je suis très admirative surtout que je ne sais pas aligner deux mots dans une langue étrangère!!!!a bientôt pour d’aussi belles découvertes!!!;)

  3. On oublie souvent l’importance du rôle du traducteur!!! Grâce à ton interview j’en prends conscience et je me dis que sans eux…ce serait moche hein!!!!

  4. Bravo ! À lui pour les réponses et à toi pour les questions. Notre Bonnot (je ne parlerai pas de sa bande, on a dû lui faire souvent) dit que les traducteurs ne font que passer, mais avec un mauvais traducteur, les textes ne feront que trépasser… Les auteurs américains traduits pour la Série Noire en savent quelque chose, les lecteurs aussi.

    On sait que les traducteurs doivent lisser ou interpréter le texte, sinon, ce serait illisible, mais certains les réécrivaient, et là, je m’insurge 👿

    J’ai ajouté « john meurt à la fin » sur ma liste anniversaire 😀

  5. Passionnant comme toujours cet entretien.
    Que ferait-on sans les traducteurs ?!
    Merci à eux.

  6. Nice Interview! Comme d’habitude! Si jamais tu veux te rapprocher de la dark side de la fabrication, fais-moi signe!

  7. Je suis d’accord avec toi, la traduction d’un bouquin, pour quelqu’un comme moi qui ne lit pas en VO, c’est super important.
    Même si comme le dit monsieur Charles Bonnot, la traduction ne fait pas forcément le succes du livre. Je pense là, à a traduction des titres de Stieg Larsson. Je n’ai pas vraiment aimé Millémium, et je pense sincèrement que la traduction y est pour quelque chose.
    Alors je tiens moi aussi à remercier notre traducteur, car j’ai adoré l’ambiance de « The Rook » et je suis certaine que monsieur Bonnot y a sa part de responsabilité.
    Alors merci, Yvan pour ce bel entretien, super intéressant. Une nouvelle fois, le choix de ton interlocuteur fut judicieux 😉 🙂

  8. ‘avais eu un contact avec une traductrice à l’occasion de la sortie de Je Suis Pilgrim… On les oublie trop souvent mais c’est vrai qu’un excellent bouquin mal traduit peut devenir une daube illisible… Ca ne me marhe pas dans l’autre sens par contre 🙂

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  1. Récapitulatif des interviews 2014 | EmOtionS – Blog littéraire et musical

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