Interview littéraire 2014 – Nicolas Lebel

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Nicolas LebelIl y a des auteurs avec qui on a la certitude qu’un entretien va très vite prendre une tournure assez jouissive.

C’est le cas avec Nicolas Lebel, qui m’a donné cette impression à la lecture de son deuxième roman : Le jour des morts

Un polar, un vrai et une sacrée belle plume que ce Nicolas lebel ! De celle qui sait vous faire passer du frisson au rire en quelques mots (et ce n’est pas donné à tout le monde).

Je ne me suis pas trompé sur le bonhomme. La preuve avec cette très belle interview. Je remercie vraiment l’auteur pour avoir si bien joué le jeu !

Ma chronique du roman : Le jour des morts

Question rituelle pour démarrer mes entretiens, peux-tu te définir en trois mots, juste trois ?

Deux suffiront : Nicolas Lebel : je n’ai pas encore bien cerné ce qui se cache derrière ce nom, mais a priori, c’est moi !

Le Capitaine Mehrlicht, ton personnage principal, semble rassembler en lui tout ce qui fait le flic du bon polar à l’ancienne… Tu rends ainsi hommage aux polars classiques, mais tu sembles également prendre le parti d’ancrer ton récit dans une certaine modernité. Ou alors aimes-tu justement confronter les deux ?

Mehrlicht est un stéréotype du flic français des années 50-60 Il ressemble au Maigret de Gabin, au Bourrel de Souplex, des types droits et inflexibles, qui aiment leur clope/pipe et leur bouquin/journal. Mais à la différence de ces deux parents massifs, inflexibles et raisonnables, Mehrlicht est chétif et dans l’excès : l’excès de bouffe, de clopes, parfois de vin, et toujours de mots.

C’est un personnage foncièrement excessif dans tout ce qu’il fait, ce qui, je crois, est un trait moderne. La force de ce personnage tient dans son décalage avec l’époque dans laquelle il vit, époque qu’il dénigre, moque et rejette violemment. Il est un fervent défenseur du «  C’était mieux avant », farouche combattant de la technologie sous toutes ses formes, à commencer par « la télé qui rend con », pourfendeur impénitent de la malbouffe, de la société de consommation et de la connerie médiatisée.

Ce contraste passé-présent se retrouve dans le récit. Le roman L’Heure des fous est un hommage au polar sous nombre de ses formes. Il y a de nombreuses allusions au polar passé, de Vidocq à Agatha Christie, en passant par Boileau-Narcejac, Conan Doyle… Mais aussi à des formes d’expressions plus modernes de l’univers polar telles que les séries actuelles : Southland, The Shield, True detective

Pour terminer sur ce contraste passé-présent, le récit, que ce soit dans L’Heure des fous ou dans Le Jour des morts, se nourrit d’éléments littéraires et historiques qui complètent l’intrigue. Le présent/l’enquête ne s’éclaire qu’à la lumière du passé, ce qui nécessite cette confrontation ou ce rapprochement.

Avec ton méchant de l’histoire, qui est en fait une empoisonneuse, on est loin de l’accumulation de violence de nombre de polars actuels…

Je crois que c’est lié à mes années d’ado où je me suis enquillé des heures et des heures de films d’horreur, le meilleur comme le pire. Le gore me fait marrer. J’ai du mal à garder mon sérieux dans une description un peu trash.

À un moment, ça part en jazz, ça glougloute, ça gicle, ça tache la chemise… Il y a des auteurs qui débitent des gens au couteau à huître sur des dizaines de pages, et qui font ça très sérieusement et très bien. Ce n’est pas ma tasse de thé !

Nicolas Lebel Le jour des morts

Ton roman est dense, les chapitres sont longs. Est-ce une volonté délibérée ou juste ta manière de concevoir ton écriture ?

Je travaille davantage sur le rythme et l’alternance des chapitres que sur leur longueur. Il y a des chapitres drôles, des chapitres émouvants, des passages d’action, d’autres de réflexion, des parties descriptives ou informatives…

L’important est surtout de donner du nerf à tout cela. Il y a par exemple dans Le Jour des morts un collectionneur de livres anciens qui parle de sa passion. Il décrit un livre avec amour et expertise. La difficulté est de véhiculer ce savoir sans que personne ne baille, et d’encadrer ce passage de chapitres plus vivants. Je suis très attentif à cela.

La longueur du chapitre dépend beaucoup des infos à donner au lecteur, mais aussi de la muse : le passage de Mehrlicht et Carrel au resto devait être plus court… puis on se laisse emporter !

Ce qui frappe également tout au long de la lecture, c’est cet humour omniprésent (avec certains passages proprement jouissifs). Comment arrives-tu à gérer à la fois le côté sombre du récit et cet humour dans les répliques ?

Ce contraste fait partie de la difficulté et, j’espère, de la richesse. Le deuxième chapitre du Jour des morts en est un bon exemple. Il commence avec une scène burlesque des deux amis à l’hôpital, qui font les zouaves comme deux gamins et qui préparent une farce. La scène gagne en puissance et en euphorie pendant la farce jusqu’à un point où tout bascule, et le drame de l’hôpital et de la maladie se réimpose à eux.

L’humour est, je crois, très présent dans ces deux premiers romans : je cherche effectivement à animer des personnages vivants, souvent drôles. Drôles entre eux parce qu’ils ont leurs caractères et une perception souvent aiguë et cynique de leur condition. Drôles pour le lecteur (et l’auteur) qui a une vue d’ensemble de leur situation, connaît des éléments qui échappent à ces personnages. L’humour surgit aussi dans la description cynique des travers, des dysfonctionnements de notre société, ce qui reste un des objectifs du roman noir.

Justement le noir ne serait pas le noir s’il n’y avait pas la contrepartie immédiate. Ça commence par un meurtre, et un meurtre, c’est quand même un sacré dysfonctionnement social ! Avec l’enquête, on met les mains dans le cambouis de la société ou dans sa vase la plus répugnante. Je ne tiens pas à aller trop loin dans le glauque, pas plus que dans le gore, mais… c’est la dose qui fait le poison ! Il n’est par ailleurs pas anodin que Mehrlicht porte comme nom les dernières paroles de Goethe sur son lit de mort (« Plus de lumière ! »). Il est celui qui fait la lumière sur des morts violentes, il est un passeur entre les vivants et les morts. Il est également un mari en deuil et l’ami d’un mourant. C’est là l’un des aspects noirs du personnage, et l’un des côtés sombres du récit.

Tu joues admirablement avec les mots et les expressions. Déformation professionnelle ?

Merci ! J’aime la langue. Je crois que ça se voit. Les différents personnages ont leurs tics de langage, leurs registres propres, ce qui me donne une large palette pour m’amuser. J’apprécie particulièrement ces passages où ils parlent la même langue mais ne se comprennent pas. Jusqu’au moment où d’autres langues s’emmêlent ( !) : il y a 7 langues différentes utilisées dans L’Heure des fous, par jeu, comme tu le dis. J’aime les langues.

Et j’aime la langue des autres : L’Heure des fous est un hommage à Hugo et à Notre-Dame de Paris, entre autres. Le Jour des morts fait de nombreuses références aux réalistes du XIXeme siècle, de Flaubert à Balzac, en passant par Zola et Stendhal. Parce que nos mots ne seraient rien s’il n’y avait pas eu les leurs.

Déformation professionnelle ? Je crois que l’amour de la langue était là avant que je ne choisisse de l’étudier davantage et d’en faire mon gagne-pain en tant que traducteur, enseignant ou auteur.

Que retrouve-t-on de Nicolas Lebel, l’homme, dans les personnages hauts en couleur que tu nous proposes ?

Nicolas Lebel 2Les copains qui ont découvert L’Heure des fous ont dit m’avoir retrouvé énormément dans les premières pages, puis m’avoir oublié par la suite. Aucun ne m’a dit ça concernant Le Jour des morts.

Je crois qu’il y a beaucoup de moi dans les trois personnages principaux, surtout dans Mehrlicht évidemment. Est-ce qu’il est naturel de mettre de soi-même dans son livre ? J’imagine que oui.

En choisissant une femme tueuse dans Le Jour des morts, en parlant de bibliophilie, j’ai essayé d’explorer des univers extérieurs, mais on y retrouve encore mon amour du vin, de la table… Pour le reste, Yvan, nous nous rencontrerons et tu me diras !

(Note de l’intervieweur : c’est quand tu veux Nicolas, mais hors de question de mettre les pieds dans le restaurant dont tu parles dans le roman)

Bon, c’est quoi cette sombre histoire de morsure au mollet et d’Ingrid Desjours ? 😉

Une histoire sordide : je pratique le krav-maga (un sport de combat) depuis plusieurs années à Paris avec Ingrid Desjours. Un jour que nous travaillions une technique d’immobilisation au sol, elle a eu la bonne idée de me gnaquer le mollet pour se libérer… Il est temps que le monde sache qu’Ingrid Desjours est un animal sauvage.

J’irai même plus loin dans le scoop : tout ce qu’elle écrit, elle l’a véritablement fait subir à d’autres, aux quatre coins du globe. Ingrid vient de révéler l’une de ses nombreuses personnalités torturées : Myra Eljundir.

Le monde saura bientôt qu’elle est aussi Ogdal, le Boucher d’Irkoutsk, Olga, l’Ogresse de Silésie, et Jacqueline, la Raboteuse de Fontenay-aux-Roses. (J’ai des preuves, et si je venais à disparaître, merci d’envoyer cette interview au Quai des Orfèvres. D’ailleurs, je demande d’ores et déjà à bénéficier du Programme de Protection des Témoins…)

(Note de l’intervieweur : il y a des photos ?)

Ce blog est fait de mots et de sons. Quelle part prend la musique dans ton processus créatif (sachant que nous avons quelques goûts en commun, Alter Bridge et consorts) ?

J’écris dans le silence : pas de radio, pas de musique. Juste la rumeur parisienne en bruit de fond. Mais sous l’œil bienveillant d’AC/DC !

En revanche, la musique est assez présente dans Le Jour des morts. Il y a bien sûr la sonnerie de portable et Brel, mais aussi des allusions à des musiciens, à des groupes. Le fils de Mehrlicht notamment me permet ce défouloir puisqu’il écoute ce que j’écoute, du Métal fatal ! Bon… Il y a aussi du Sardou dans Le Jour des morts

(Note de l’intervieweur : un auteur qui a de si bons goûts musicaux mérite incontestablement qu’on s’y intéresse. Oui je sais c’est un avis purement personnel. Non je ne parlais pas de Sardou). 

Tu as le choix entre nous donner le mot de la fin ou ton dessert préféré…

Merci Yvan !

Pour cette somptueuse chronique et pour cette interview qui, comme tu le dis, « enfonce le clou ». Car à travers toi, c’est aussi la Team des Readers que je veux remercier, qui s’arme et « milite » (je cite Gaylord et Foumette) pour « Lebelliser » l’univers.

(Notes de l’intervieweur : le groupe Read est un groupe de lecteurs très dynamique sur Facebook. Et je suis sacrément content de voir citer ici mes deux potes blogueurs : Du bruit dans les oreilles et Les frissons de Foumette ;-))

Merci aussi de transmettre le plaisir de lire ; c’est une tâche ardue (c’est le prof qui parle) mais tu y excelles.

Et mon dessert préféré, c’est le tiramisu.

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Catégories :Interviews littéraires

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22 réponses

  1. Yeah c’est bon, ça ! (c’est le matin, je suis laconique le matin)
    Hâte de retrouver Nicolas dans ses livres et dans la vie.

  2. Superbe!!! Bel entretien (restons français!!!) avec Nicolas Lebel. Maintenant, je ne vais avoir de cesse de retrouver Mehrlicht et son équipe pour « Le jour des fous ». J’aime beaucoup ses personnages et son univers.

  3. Le bouquin m’attends déjà bien rangé mais là, avec cette longue discussion entre vous, je crois que je vais le mettre sur le dessus de la pile….
    Très intéresant cet homme et il parle des mots de telle façon que l’on a qu’une envie : lire les siens….
    merci Yvan pour ce bel entretien … 🙂

  4. WAouhhhh je craque..je fonds…je citronne du bulbe…je frétille des neurones….Je vote pour la « Lebellisation » mondiale et je rêve de » Lebelliser » encore et encore en dégustant du tiramisu avec Nicolas!!!! 😀 J’aime encore bien être citée dans une interview tiens!!! Merciiiiii…… ❤

  5. Ben voilà il me reste à vite acheter ce bouquin car comment résister à ne pas Lebelliser après la chronique de Foumette et ce bel échange. J’ai vraiment hâte de découvrir ce cher grand monsieur, ce passeur d’une merveilleuse passion. Merci Gruz pour cette belle tentation et bien vite cette rencontre littéraire. Au cas où, je fais du délicieux tiramisu, hein ma ptite Foumette 😉

  6. Décidément Monsieur Lebel est aussi fou que je le présentais. Il adore les mots, il aime la bonne bouffe et le vin et en plus il nous concocte des polars comme je les aime. Bon la prochaine fois que je le rencontre, je le demande en mariage. Vite avant que Foumette ne le fasse. ;).
    Non sérieusement, super entrevue messieurs. M’étonnes pas que le courant soit passer entre tes questions et ses réponses. Je veux être là quand vous vous rencontrerez. Ou alors je veux un compte rendu détaillé.
    Merci messieurs de nous faire partager tout cela.
    Bises à vous deux, Yvan et Nicolas.

  7. Gotferdom !J’avais fermé un peu les yeux devant les chroniques de Fourchette afin de ne pas me laisser tenter par le livre (tu connais la hauteur de ma PAL, pas besoin de viagra pour la faire monter, elle monte toute seule). Mais avec l’interview de l’auteur, c’est décidé, j’ajoute les DEUX livres !

    Mais vous permettez, messieurs, que je l’emprunte lors d’une visite en bouquinerie sinon mon budget « livres » va obliger Chouchou à faire des heures supp’ 😀

    Note pour plus tard : écumer les bouquineries pour chercher monsieur Lebel.
    Signe distinctif : mollet mordu par Ingrid « Rottweiller » Desjours…
    Précautions à prendre ? Ne pas aller au resto avec lui…

  8. Une très belle découverte que ce monsieur Lebel, et une interview à la hauteur du bonhomme.
    Je ne me mettrai pas sur la liste pour la demande en mariage, même si on dit toujours « jamais deux sans trois  » ;), en plus je refuse de me battre en duel avec Foumette et Genevière! Mais c’est un nom à suivre, c’est certain!

Rétroliens

  1. Récapitulatif des interviews 2014 | EmOtionS – Blog littéraire et musical

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