Interview littéraire 2014 – Michaël Mention

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Michaël Mention est un peu caméléon. Son pigment est en général très sombre et il sait donner vie à ses fictions.

Pour son dernier livre, l’auteur s’essaye avec talent au docu-fiction. Le Fils de Sam parle de l’histoire vraie d’un serial killer en 1977, à travers l’histoire même de l’Amérique.

Un récit qui se lit comme un thriller, bien documenté et émotionnellement fort, mais qui jamais ne tombe dans le sensationnalisme. Une très belle réussite de cet auteur / essayiste.

Michaël Mention est un passionné, un vrai. Et il sait incroyablement partager sa passion. Cet entretien admirable, sincère et d’une profondeur rare en est la preuve !

Je ne peux que le remercier profondément pour ce magnifique échange avec ses lecteurs (ou futurs lecteurs).

Ma chronique du Fils de Sam

Question rituelle pour démarrer mes entretiens, pouvez-vous vous définir en trois mots, juste trois ?

Passionné, anxieux, obsessionnel.

Vous êtes romancier, pourquoi avoir décidé de vous lancer dans un essai sur ce serial killer qui a défrayé la chronique dans l’Amérique des 70’s ?

J’ai peut-être trop entendu « le changement, c’est maintenant »… Sérieusement, après quatre bouquins axés sur des tueurs, il m’est apparu essentiel de changer d’approche si je m’attaquais au « Fils de Sam ». J’ai donc tenté le True crime, à la croisée de l’essai et du docu-fiction. Cette expérience m’a permis de prendre du recul, de me focaliser sur la véracité des faits et non sur leur remodelage propre au roman.

J’aime me renouveler ou du moins essayer. Quand j’ai commencé à contacter des éditeurs, on me tenait le même discours : « Vous passez de l’espionnage au polar puis au fantastique, choisissez un créneau sinon le lecteur sera perdu »… Un conseil qui en dit long sur la manière dont on perçoit la démarche artistique dans notre pays.

« Se choisir un créneau » m’apparaît comme une prison et la vie comporte assez de contraintes sans que l’on s’en rajoute. Quant aux lecteurs, je rêve du jour où l’on arrêtera de les ménager comme s’ils étaient arriérés. Étant moi-même lecteur et spectateur, je suis fatigué du paternalisme de ceux qui décident de ce que doit être – d’après eux – la culture.

Votre livre se lit comme un thriller. Trouver le bon équilibre entre l’aspect documentaire et le rythme a-t-il été compliqué ?

Il est toujours compliqué de satisfaire ses envies en essayant de combler celles des autres ! Pour en avoir parlé avec d’autres auteurs, cette difficulté est au cœur de l’écriture : tenter de toucher un maximum de lecteurs sans se trahir, en restant intègre.

Du coup, « Fils de Sam » n’a pas été plus compliqué à écrire qu’un autre bouquin. Roman, True crime ou film, le job consiste à donner vie aux éléments pour qu’ils s’organisent en suspense dans la tête du lecteur. Ellroy, Peace, Friedkin – pour ne citer qu’eux – savent le faire à la perfection.

Pour ma part, je prends de plus en plus de plaisir à jouer avec les infos, la structure, mes réflexes d’écriture. Je vois ça comme une sorte de cuisine où l’on teste des choses pour voir si la mayonnaise prend. Dans le cas de « Fils de Sam », mon objectif était d’atteindre l’équilibre dont vous parlez : marier l’aspect formel du document à la vivacité propre au roman. Tout ça est en fait très ludique.

7768895782_fils-de-sam-un-livre-de-michael-mentionUn chapitre sur deux est écrit à la première personne et est une véritable plongée dans l’esprit malade du tueur. Comment avez-vous travaillé ces passages ?

L’objectif était de traiter l’affaire de la manière la plus exhaustive possible, ce qui incluait d’aborder tous les points de vue afin de n’en privilégier aucun. Je voulais que le bouquin soit un ping-pong permanent entre la subjectivité de David Berkowitz et celle des autres intervenants. Choisir l’une ou l’autre aurait été réducteur, d’autant que beaucoup de conneries circulent au sujet de l’enquête.

J’ai alors opté pour deux processus narratifs : les chapitres « enquête » ont étés les plus élaborés (étant les plus denses) et ceux consacrés à Berkowitz n’ont pratiquement pas été préparés. Dans mon plan de départ, je n’avais fait que lister les différentes étapes de son parcours (famille, rupture, US Army etc) mais la tonalité de ces chapitres a été improvisée : je tenais à ce que l’immersion dans sa tête soit brute, spontanée.

Comment procède-t-on pour ne pas tomber dans le voyeurisme avec ce genre de récit ? (je tiens à préciser que jamais vous ne tombez dans ce piège)

Merci ! On vit dans une époque si impudique, si grossière… Cette course au buzz et au sensationnalisme est déjà insupportable, je n’allais pas en rajouter. Comme tout le monde, j’ai des pulsions à satisfaire et il m’arrive de lire des bouquins ou voir des films où le traitement de la violence est racoleur, mais il ne s’agit que de « plaisirs coupables » à savourer avec des M&M’s.

En revanche, je me sens proche d’œuvres telles qu’« American psycho », « Se7en » ou « Salo ou les 120 journées de Sodome » car elles ne sont trash qu’en apparence : leur force est d’abord psychologique, donc intérieure et par conséquent pudique. Pour « Fils de Sam », j’aurais pu rajouter du sang et du lacrymal mais il me semblait plus intéressant de développer l’émotion, de la culpabilité du tueur à la souffrance des victimes.

 Le livre est extrêmement bien documenté, combien de temps vous ont pris les recherches ?

Elles n’ont jamais cessé tout au long du bouquin. Elles ont souvent parasité la rédaction car il me fallait faire des pauses entre deux paragraphes pour revérifier une info, renvoyer un mail à un service d’archives, etc… Je sais que tous les écrivains connaissent ça et que ça fait partie du processus d’écriture, mais j’étais pressé d’écrire.

 Au début, je pensais « juste » relater les faits mais, face à des éléments troublants, je me suis vite retrouvé à enquêter. Même si j’y ai pris du plaisir et que j’ai découvert certains trucs, « Fils de Sam » est typiquement le genre de bouquin qui pourrait ne jamais s’arrêter : jusqu’au bout, j’ai obtenu des infos reliées de près ou de loin à Berkowitz.

C’était passionnant mais aussi frustrant car il a fallu, à plusieurs reprises, faire le tri. Par exemple, j’ai appris que certains individus liés à l’affaire ont été impliqués en 84 dans un scandale de pédophilie avec des ramifications jusqu’à la Maison Blanche (le réseau Franklin). Jusqu’au bout, j’ai hésité à l’évoquer avant de finalement l’occulter car c’était trop éloigné du « Fils de Sam ». De plus, mon ami Stéphane Bourgoin – qui a interviewé Berkowitz – était là pour me « recadrer » lorsque c’était nécessaire.

Ce livre n’est pas qu’un récit sur un tueur, mais aussi une vraie photographie de ces années 70 qui ont marqué les Etats-Unis…

Les deux me semblaient indissociables. Quand je me documentais sur Peter Sutcliffe (pour « Sale temps pour le pays »), ce partenariat « tueur-époque » m’avait déjà interpellé : de même que Sutcliffe a bénéficié en son temps d’une Angleterre brisée, Berkowitz a tiré profit de son pays lorsqu’il était fragilisé.

L’Amérique n’a jamais été aussi contrastée que dans les années 70, prise en étau entre un repli mortifère (assassinats des frères Kennedy, guerre du Vietnam, Watergate) et un élan d’émancipation (mouvements contestataires, Nouvel Hollywood, essor du disco et du punk). Berkowitz a été à l’image de son époque, comme nous le sommes tous.

Pour ma part, je ne suis pas surpris de me voir autant attaché aux notions de nuance et d’ambiguïté. Après les années 90 où le phénomène criminel a fasciné, il semble que les auteurs actuels cherchent davantage à l’analyser qu’à s’en servir pour faire peur. C’est en ça que je me retrouve dans la démarche des talentueux Marin Ledun et Maud Mayeras : notre génération est celle qui digère les rêves perdus, les révolutions ratées (politiques et spirituelles), tout ça est propice à la désacralisation des choses et par conséquent à leur exploration pour tenter de comprendre.

Vous semblez être fascinés par les années 70, y compris dans vos romans, vous qui n’avez pas connu personnellement cette époque. Vous avez une explication à nous donner ?

Peut-être est-ce dû au fait que j’ai découvert quand j’étais gosse le live formidable « Made in Japan » de Deep Purple ! Quand tu grandis en écoutant Led Zep, Pink Floyd, Zappa, difficile de ne pas être passionné par cette époque. Entre le début des années 60 et  la moitié des années 70, d’innombrables innovations musicales ont été menées aux États-Unis comme en Europe : le rock s’est émancipé du format « 3 minutes », la pop s’est mêlée au classique, l’électronique a émergé… Je n’y vois pas un « âge d’or », juste une période où tout a été exploré à l’extrême jusqu’à ce que ce mouvement s’essouffle, balayé par les punks. Et puis, les années 70, c’est aussi le cinéma de Coppola, Scorsese, Cimino … j’ai grandi avec leurs films, entre un « Gremlins » et un « Terminator ».

Alors que cet essai vient tout juste de sortir, vous publiez également un nouveau roman en mars. Quelques mots à son sujet ?

« Adieu demain » est la suite de « Sale temps pour le pays » qui sortira à nouveau dans la collection Rivages/noir, et constitue le deuxième volet de ma trilogie consacrée à l’Angleterre. Il est également basé sur une réelle affaire criminelle mais cette fois, le récit bien plus fictif et son thème principal est la peur. Cela faisait dix ans que je voulais y consacrer un bouquin, mais je n’arrivais pas à trouver le postulat de départ.

Il m’a été fourni par un ami anglais, qui m’avait aidé à peaufiner « Sale temps pour le pays ». Il m’a dit qu’en 2010, à Bradford, un étudiant en criminologie avait consacré une thèse aux crimes de Sutcliffe et s’était mis à tuer à son tour. J’ai été glacé par le fait que l’on puisse glisser de la curiosité à la fascination, d’autant que j’avais fait les mêmes recherches que cet étudiant. « Adieu demain » est à ce jour mon bouquin le plus personnel.

 Aura-t-on le plaisir de vous croiser durant des salons ou des séances de dédicace en 2014 ? (vous êtes annoncé par exemple au Festival sans nom, deuxième édition du salon du polar de Mulhouse)

Oui, cette année sera bien remplie. Je serai à Lens, Neuilly-Plaisance, Mulhouse, Arras, Genève, Besançon, Vieux-Boucau (pour le festival « Le polar se met au vert »), Limoges (pour le salon « Vins noirs »), Béziers (pour les chapiteaux du livre) ainsi qu’à Villeneuve-lès-Avignons. J’ai hâte car chaque salon est l’occasion de retrouver des amis comme Jean-Hugues Oppel, Danielle Thiery ou encore Dominique Forma. D’ailleurs, j’en profite pour vous conseiller son dernier bouquin « Hollywood zéro », excellent.

Cette année, j’irai à nouveau rencontrer des élèves dans divers collèges et lycées, notamment en Champagne-Ardennes. J’aime particulièrement ces moments. C’est toujours très enrichissant d’échanger avec des ados, qui sont bien plus curieux et éveillés que ne le pensent certains adultes.

Ce blog est fait de mots et de sons. La musique est très présente dans vos différents écrits. Quelle part prend-elle dans votre processus créatif ?

Plus encore que la littérature ou le cinéma, la musique est universelle. Même ceux qui n’y comprennent rien peuvent la ressentir et je trouve ça formidable, vraiment. La musique a toujours été omniprésente dans ma vie. J’aime la ressentir, en parler, en jouer (je suis batteur) et elle guide chacune de mes journées. Grâce à elle, je suis plus attentif à la musicalité des mots, au rythme des phrases.

Encore une fois, tout ça est très ludique. L’écriture a beau être un domaine sérieux puisqu’exigeant, il est essentiel de s’y amuser. Si on ne le fait pas, je ne vois pas comment on peut procurer du plaisir aux lecteurs. La musique, l’humour, les expérimentations, tout ça permet d’« ouvrir » davantage mon écriture pour la rendre interactive : c’est le cas pour « Fils de Sam » et ça l’est aussi pour « Adieu demain ».

Vous avez le choix entre nous donner le mot de la fin ou votre dessert préféré…

« Profiteroles ». J’adore ça.

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Catégories :Interviews littéraires

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14 réponses

  1. Encore une interview fort intéressante ! et un argument de plus ( mais en avais je vraiment besoin ? 😉 ) pour qu’à terme je m’intéresse à l’œuvre de Michaël.;)

  2. Que voilà un entretien passionnant et profond!
    Tu avais raison ça donne vraiment envie de lire son livre et de courir a la librairie.

  3. Excellente interview…comme d’habitude ! Mais, comme cet auteur me tient à cœur…le plaisir est plus intense & ma curiosité entièrement satisfaite ! Merci…

  4. Une fois de plus, tu enfonces le clou où ça fait mal : la PAL !!! J’y arriverai jamais de mon vivant, mais le livre me tente, me plaît et le strip tease de l’auteur en a ajouté une couche 😆

    Il nous en apprend beaucoup sur le livre et c’est ce que j’aime entendre (enfin, « lire ») dans un interview d’auteur. Un seul mot « MERCI » les gars 😉

    Et oui, les lecteurs ne sont pas des crétins ! L’auteur a raison, ôtons les cloisons !

  5. Un auteur-batteur charmant, semble-t-il… à part s’il devient comme cet étudiant trop fan de ses recherches… Préviens si tu vois des corps s’amonceler dans l’entourage de M. Mention. ^^

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